Les actualités de l’Asie Centrale

Ouzbekistan: L'Asie Centrale à travers les relations entre les Etats-Unis et la Russie

31.05.2010 15:10 msk

Ferghana.Ru

Thomas E. Graham, l'un des plus grands spécialistes de l'URSS et de la Russie, des journalistes et des étudiants ayant fait leurs études aux Etats-Unis se sont rencontrés le 16 avril 2010 à l'ambassade des Etats-Unis à Tashkent. Thomas Graham, expert des relations americano-russes, a travaillé au Conseil de Sécurité d'Etat américain et a occupé un poste de conseiller auprès du président Bush. Il est à présent l'un des directeurs de la firme de consulting Kissinger McLarty Associates. Il s'est rendu à Tashkent afin d'étudier la question de l'approfondissement des relations entre les Etats-Unis et l'Ouzbekistan. La rencontre, qui a eu lieu à l'ambassade, portait sur les problématiques de l'Asie Centrale à travers le prisme des relations americano-russes et des intérêts des puissances mondiales en Asie Centrale ainsi que dans le reste du Monde.

M. Graham a ouvert son discours en soulignant «qu' il ne travaillait plus pour le gouvernement américain et ne le représentait pas, que ses déclarations ne reflétaient que sa propre opinion», avertissant en russe, non sans une certaine ironie, qu'il ne répondrait pas aux questions concernant «la politique officielle des Etats-Unis», ce qui a entraîné la vive approbation de l'auditoire.

Maîtrisant assez bien le russe, le diplomate a donné son avis sur l'état actuel du monde, en soulignant que les espoirs nés à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, selon lesquels le seul pays à même de proposer un «processus inévitable de démocratisation» serait les Etats-Unis se sont averés illusoires. «Le Rêve Américain» s'est confronté, selon lui, à « de multiples difficultés dans le domaine de la politique extérieure, sur fond d'affaiblissement du prestige mondial des Etats-Unis, plongés dans une profonde crise économique».

«Le Monde est entré dans une ère de changement, de grands bouleversements, qui durera un certain temps, jusqu'au retour à un équilibre mondial, estime M. Graham. Nous ignorons encore quel sera ce nouvelle organisation du monde, mais on en observe déjà les tendances».

Selon lui, en témoigne le fait que la mondialisation qui, dans les domaines de l'économie et de la géopolitique, a apporté de nombreux bienfaits pendant les dernières decennies, a dans le même temps « fait la démonstration de son côté obscur, avec la libération de forces destructrices telles que le terrorisme international, la prolifération des armes de destruction massive, la criminalité transnationale, les pandémies, le changement climatique, etc.»

A présent, aucun état, ni aucune super-puissance n'est capable de maîtriser seul les nouveaux défis qui se présentent à lui sur fond «de recrudescence des conflits potentiels dans le monde». De fait, selon Graham, les Etats-Unis doivent adopter un nouveau comportement et doivent comprendre qu'une coopération étroite avec d'autres états dans le respect des intérêts de ces partenaires leur est nécessaire. Dans le même temps, il est nécessaire de déterminer clairement les priorités de la politique extérieure des Etats-Unis.

Malgré un immense patriotisme qui limite la capacité du pays à consacrer des ressources à l'accomplissement de sa politique extérieure, les Etats-Unis, en tant que «leader mondial», se sont fixés six priorités définies en fonction de «défis majeurs».

Il s'agirait tout d'abord d'agir en faveur de la non-prolifération des armes de destruction massive et de la lutte contre le terrorisme nucléaire, puis de contrôler l'économie mondiale en se donnant la possibilité de prévenir les excès des marchés tout en respectant leur dynamisme. En troisième lieu viendrait «la stabilisation des situations dans les régions qui genèrent des conflits» : régions du Proche Orient (Palestine, Irak), de l'Asie Centrale (Afghanistan, Pakistan). Il faudrait en quatrième lieu «garantir la sécurité énergétique et le contrôle des changements climatiques», et les Etats-Unis devraient produire « suffisamment d'énergie écologique à prix accessible». Cinquième priorité : collaborer avec la Chine, dont la croissance vers le statut de «superpuissance» doit être compatible avec les intérêts à long terme des Etats-Unis dans les domaines de la sécurité et de la prospérité économique. Enfin, la reconstruction des relations transatlantiques serait primordiale puisque selon Graham, «c'est toujours en Europe que se trouvent les meilleurs alliés des Etats-Unis, et des actions communes ne feraient que renforcer les positions des Etats-Unis dans le monde».

«Le Président Obama est d'accord avec mes évaluations des priorités de la politique extérieure depuis qu'il a accédé au pouvoir et a lui-même défini ces priorités, dit M Graham. Et comme vous le savez, il accorde une attention particulière à la question de la non-prolifération des armes de destruction massive. En témoigne le nouveau traité START de réduction de l'arsenal nucléaire des deux pays, signé par les deux présidents il y a quelque temps.

En évoquant la Russie, l'expert a noté qu'elle pourrait jouer un rôle significatif en ce qui concerne le réglement des conflits au Proche Orient, dans l'installation de l'équilibre géopolitique en Asie et dans le renforcement du système de sécurité en Europe. Et, bien que la Chine, l'Inde, le Japon et l'Europe aient de plus en plus d'influence sur l'économie mondiale, d'après l'expert, il n'est simplement plus possible d'ignorer la Russie en tant que «sixième puissance mondiale». De ce fait, du point de vue des intérêts nationaux américains il est judicieux pour les Etats-Unis de voir dans la Russie un partenaire de confiance. De fait, l'administration Obama essaie depuis ses début de «relancer» les relations americano-russes.

Au cours de cette année cette nouvelle politique, selon l'expert, a déja apporté ses fruits. Le climat des relations américano-russes a changé, est devenu plus constructif. Les contacts se sont rétablis, «les entretiens sérieux et substantiels» portant sur les questions de la sécurité, des conflits régionaux et l'économie sont en cours. Le couloir de «transit» à travers la Russie et l'Asie Centrale favorise le maintien de l'opération militaire de l'OTAN en Afghanistan. Moscou et Washinghton aspirent au renforcement de la coopération dans le commerce et l'économie.

Dans le même temps, persistent toujours des problèmes de «différence de priorités» et «d'intérêts divergents». La Russie et les Etats-Unis se trouvent confrontés à de mêmes défis, qui, d'après l'expert, sont perçus différemment. L'Iran en est un exemple spectaculaire.

«En réalité nos pays portent de l'intéret à la prévention de l'arme nucléaire en Iran,dit M Graham. J'ai été témoin à maintes reprises de discussions sur ce sujet entre MM. Bush et Putine. MM. Obama et Medvedev traitent de ce sujet encore plus souvent. Mais, en fait, cette question est plus prioritaire pour les Etats-Unis que pour la Russie, car nous sommes sûrs que l'Iran en disposant de l'arme nucléaire, s'en servirait en premier lieu, contre les intérêts des Etats-Unis au Proche-Orient».

En développant le sujet, l'expert a souligné qu'il était possible que l'Iran soutienne des organisations telles que le Hamas ou le Hezbolla, ce qui ajouté à un totalitarisme «basé sur l'antiaméricanisme », constituerait peut-être la menace principale pour la sécurité des Etats-Unis ».

La Russie, au contraire, d'après M. Graham, voit un autre Iran – un voisin, la puissance régionale qui respecte les intérêts de la Russie sur le territoire de la Caucase et de l'Asie Centrale. L'Iran est un partenaire économique sûr de la Russie surtout dans le domaine des technologies nucléaires. De ce fait, Moscou n'est pas prêt à soutenir les sanctions fermes proposées par Washinghton à l'encontre de l'Iran.

Un autre exemple du problèmes «des intérêts conflictuels» des Etats-Unis et de la Russie est «l'opposition des superpuissances» présentes sur le territoire de l'ex URSS, y compris les républiques d'Asie Centrale. Et ce bien que, selon l'expert, « ces derniers temps l'opposition se soit réduite un peu dans la région, les racines persistent.»

«Cette région a historiquement une importance particulièrepour la Russie, dit l'expert. Aux yeux de l'élite politique russe cette région est importante du point de vue de la sécurité et de la prospérité du pays. Et, selon le président Medevedev, la Russie considère cette région comme «une zone d'intérêts privilégiés».

Les Etats-Unis sont d'un autre avis concernant leurs propres intérêts dans la région. Le président Obama souligne que les Etats-Unis ne reconnaissent pas les sphères d'influence d'un pays quel qu'il soit, fût-ce la Russie, la Chine ou un autre pays car les Etats-Unis sont intéressés par la consolidation, l'indépendance de tous les pays de la région et par l'installation de relations bilatérales constructives avec ces pays. De ce fait, un certaine rivalité entre la Russie et les Etats-Unis dans cet espace est pour le moment inévitable. Et notre tâche diplomatique consiste à minimiser les dégâts qu'ont subis ces relations américano-russes suite à cette «tension».

Entre temps, M. Graham note «un rechauffement» général dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis, ce qui, selon lui, profite au monde entier.

En répondant à une question sur les événements au Kirghizstan du point de vue de l'opposition des Etats-Unis et de la Russie et du rôle de ces états dans «la nouvelle révolution kirghize», l'expert a noté qu'il ne voyait ni «de main», ni de faute des Etats-Unis dans ces événements. Selon lui, la cause des querelles politiques kirghizes est «la lutte entre les élites kirghizes» et la guerre à laquelle se livrent différents clans, qui dure depuis des années, et dont les effets étaient déjà visibles il y a cinq ans, et sont toujours présents ces derniers temps.

En ce qui concerne la politique de Moscou, d'après l'expert, elle n'a pas changé à l'égard des républiques de l'ex-URSS. Auparavant, Moscou n'entretenait de contacts qu'avec les pouvoirs officiels des pays de l'ex-URSS : l'Ouzbekistan, la Biélorussie, l'Ukraine, et d'autres pays, sans pour autant entretenir de relations sériueuses avec les partis d'opposition. Mais, en devenant une force politique puissante, l'opposition dans certains pays est arrivée au pouvoir. Et, de ce fait, Moscou se met à présent à établir le contact avec l'opposition de ces pays, y compris celle du Kirghizstan. N'étant aucunement lié aux troubles dans ce pays, Moscou, d'après l'expert, «tente de tirer profit des conséquences des émeutes en reconnaissant rapidement le nouveau pouvoir»

Cependant, l'un des journalistes présents à la manifestation, en s'adressant à l'expert, a accusé les Etats-Unis d'avoir eu deux attitudes opposées dans leur approche des évènements au Honduras et au Kirghizstan, affirmant que les Etats-Unis, en soutenant le président du Honduras Selai renversé par la junte militaire, de la même façon que la Russie aurait tourné le dos au président légitime du Kirghizstan, Bakiev, auraient soutenu «les bandits qui avaient fait le coup d'état».

Vous avez abandonné à son sort M. Bakiev, où sont vos états d'âme?, s'est indigné le journaliste. Ne pensez-vous pas que vous allez définitivement perdre votre influence dans la région vis-à-vis des autres «acteurs» majeurs ?

En entendant les vifs applaudissiments motivés par cette question relative à un «double discours», M. Graham a expliqué que la situation politique en Honduras se distinguait radicalement de celle au Kirghizstan, et que Selaia, à la différence de Bakiev, était un président élu légitimement.»

«Bien que les forces qui on renversé le président du Honduras se considéraient comme les alliés des Etats-Unis, ce sonts les procédures démocratiques dans ce pays qui comptaient pour nous, c'est pour cela que nous avons apporté notre soutien à M.Selaia, a souligné l'expert. En ce qui concerne M. Bakiev, nous avions certains doutes sur la régularité de son éléction. De plus, selon les informations dont je dispose, il y a eu des cas de pérsecution à l'encontre de l'opposition dans le pays, une recrudescence significative de la corruption, etc. Et si un jour M. Bakiev a été legitime, il a de lui-même cessé de l'être, et nous avons réagi en conséquence à son éviction.

A présent, les Etats-Unis, d'après l'expert, occupent une position d'attente, observant avec attention la situation au Kirghizstan. Il n'y aurait pas là de double discours, car «la seule position envisageable du point de vue américain sur la définition de la démocratie» est respectée.

En parlant des «acteurs» d'Asie Centrale, l'expert a noté, qu'ils n'étaient pas assez nombreux, pays d'Asie Centrale compris, à pouvoir revendiquer ce statut, et que d'après lui, la Russie et la Chine étaient les «acteurs» forts dans la région. Les Etats-Unis n'auraient pas le projet de quitter la région, d'autant que leur position se serait renforcée ces derniers temps, après le réexamen de leur politique à l'égard de l'Afghanistan. En outre, les Etats-Unis réalisent l'importance de la coopération avec les pays-clefs de la région afin de mener à bien leur politique en Afghanistan.

En ce qui concerne la Russie, selon l'expert, «son influence est évidemment présente dans la région, mais du point de vue historique, elle est bien inférieure à ce qu'elle était vingt ou quarante ans en arrière». Une autre question se pose: à quel degré Moscou est-il capable de maintenir ses positions dans la région «sans aller contre les Etat-Unis, mais contre l'influence des pays au développement dynamique, comme, par exemple, la Chine».

En reparlant de la situation au Kirghizstan, M. Graham a noté, qu'il y a nécéssité « d'une l'aide des pays voisins; d'une approche constructive de la Russie et des Etats-Unis». Et dans ce sens, selon l'expert, les projets stratégiques à long terme des Etats-Unis et de la Russie ne se pas en contradiction et ont beaucoup en commun». Il a souhaité le réchauffement des relations américano-russes, qui permettrait «de mieux comprendre les points de vues de chaque pays et de consolider leur efforts communs». En développant cette thèse, il a dit qu'il serait judicieux de créer un fond d'investissement américano-russe afin de développer les républiques d'Asie Centrale. Mais, avant tout, il est nécessaire de créer un système de sécurité sûr dans la région».

En réponse aux critiques à l'encontre des Etats-Unis venant de la salle, selon lesquelles ils oublieraient les principes de démocratie en ignorant les atteintes «aux droits civiques et politiques» dans la région, M. Graham a remarqué, qu'il ne considèrait pas que les Etats-Unis ignoraient ces atteintes, et par le passé il est connu que «si les Etats-Unis se livrent à une critique brutale, cela compliquait les choses».

«Je ne considère pas que nous avons oublié les valeurs de la Démocratie. De plus, l'actuelle administration américaine a, à la différence de l'administration de Bush, davantage de projets à long terme, souligna M. Graham. Je considère, que nous recevrons davantage de réactions positives que l'administration précédente, qui avait une approche assez ferme de la question».

Interrogé sur la nature des relations entre l'Ouzbekistan et les Etats-Unis et sur leur évolution dans un avenir proche, l'expert a répondu, que «pendant les deux dernières années ces relations s'étaient améliorées». En ce qui concerne leur developpement, il indiqué sur le ton de la plaisanterie qu'il «ne connaissait pas les projets du président Obama, puisqu'il ne travaillait pas pour lui». Dans un registre plus sérieux, il a déclaré que les Etats-Unis se concentraient sur «la question afghane», dans laquelle l'Ouzbekistan a un rôle important à jouer, non seulement en tant que «couloir de transit», mais en tant que «un pays accordant une aide humanitaire concrète au pays voisin. La rupture temporaire entre l'Ouzbekistan et les Etats-Unis qui a suivi les événements d'Andijan fait partie du passé, et de ce fait, selon l'expert, «une nette tendance à l'amélioration de relations se profile».

Pavel Kravetz