24 avril 2017








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Kirghizstan: Les résultats préliminaires de l'enquête menée par la commission publique indépendante

02.06.2010 17:56 msk

Ferghana.Ru




Quelles étaient les prémisses des événements d'avril au Kirghizstan? Quelles sont les erreurs du nouveau pouvoir et de l'ancien? Comment peut-on stabiliser le pays? La commission publique indépendante chargée de l'enquête sur les événements tragiques du 6 au 8 avril au Kirghizstan a tenté de trouver des réponses a ces questions et à bien d'autres. MK-Kirghizstan publie les résultats préliminaires du travail de cette commission.

Les prémisses de la tempête

La situation face à laquelle se trouve le Kirghizstan a eu pour point de départ des problèmes sociaux et non des problèmes politiques. Des lois permettant la privatisation des sites stratégiques de production d'électricité ont été adoptées lors des sessions fermées des groupes parlementaires, des institutions anticonstitutionnelles allant à l'encontre de la loi ont été créés, ce qui a irrité la population. Les Kirghizes ont observé que des postes de dirigeants étaient occupés par des personnes extérieures, qui arrivaient de l'étranger (Gurevich, Nikitin, Nadel, etc.) et travaillaient dans le pays pour leur enrichissement personnel. Pendant que Maksim Bakiev et ses oncles se livraient à des luttes d'influence, les personnes extérieures citées ci-dessus usurpaient les ressources stratégiques du pays. Cela ne pouvait pas ne pas mettre en colère non seulement les citoyens ordinaires, mais aussi l'élite politique.

Il est bon de rappeler que la police a été utilisée à des fins politiques, au cours des élections et des référendums, pour disperser rassemblements et défilés... De plus, la loi autorisant les services chargés de la défense (SGO) à importer librement des armes dans le pays a été adoptée récemment. Un amendement permettant de faire participer l'armée aux opérations de maintien de l'ordre public a été apporté à la loi sur le service militaire. Une loi sur les droits des citoyens au rassemblement pacifique non armé et aux défilés a été adoptée, permettant des atteintes graves aux droits de l'homme, à la liberté de réunion, à la liberté d'expression.

Le pouvoir exerçait aussi des pressions sur les media indépendants. Les obstacles mis à la transmission des radios Azzatik et BBC ont privé la population de sources d'information alternatives. Le pouvoir a tendu des embûches aux sociétés d'édition, mettant au bord de la faillite certains journaux, confisquant des tirages, battant et tuant des journalistes...

On peut notamment évoquer une série de meurtres d'activistes politiques et publics tels que M. Kudaibergenov, M. Sanatbaev, M. Surabaldiev, M. Sadirkulov, M. Pavluk, M. Saipov et d'autres. Ils ont péri dans des conditions douteuses et étranges, mais le pouvoir «n'a pu» trouver leurs tueurs et a poursuivi d'autres accusés pour des motifs imaginaires.

Mais l'un des sujets qui ont provoqué le plus d'exaspération est celui du «Kurultai de concertation» organisé en mars par le président afin de légitimer l'orientation de sa politique. Les 750 députés qui y ont été conviés n'ont pas pris de décision mais Kurmanbek Bakiev y a vu ses réformes anticonstitutionnelles approuvées. C'est précisement après ce Kurultai qu'il a pratiquement cessé de tenir compte des déclarations et manifestations de l'opposition, fort de son bon droit et de ses pouvoirs exceptionnels.

Le fait que le fils de Kurmanbek Bakiev, Maksim, qui était à la tête d'une institution anticonstitutionnelle, prenait des décisions sur les questions socio-économiques au niveau international n'a pas joué en sa faveur. Ce fils étant parti en Chine à la tête d'une délégation, les hauts-fonctionnaires des ministères qui en faisaient partie se sont trouvés sous les ordres du dirigeant non élu d'une institution anticonstitutionnelle. En Chine, Maksim menait des négociations sur des projets stratégiques. Au préalable, il avait détourné le crédit octroyé par la Russie pour le développement de l'économie kirghize.

Il est impossible de ne pas prendre en compte l'influence des nombreux frères du président. Akhmat Bakiev était considéré «un contre-gouverneur» du sud du pays, Janish Bakiev, occupant le poste de chef des services chargés de la défense (SNB) du pays était connu comme la personnalité la plus odieuse dans l'entourage du président... Ces membres de la famille et d'autres encore ont suscité l'hostilité par leur actes. De plus, Kurmanbek Bakiev avait autrefois assuré qu'il ne nommerait pas de membres de sa famille à des fonctions d'état.

Qui a trahi Bakiev?

Au cours de leur travail, les membres de la commission sont devenus de plus en plus enclins à penser que M. Bakiev a été «trahi» par ses acolytes, en particulier par Daniar Usenov. Un politicien rusé ne pouvait pas ne pas comprendre que les réformes impopulaires menées par le gouvernement mettraient en colère la population. La situation était critique et Kurmanbek Bakiev devait sacrifier quelqu'un afin de démontrer une attitude «paternelle» pour le peuple. M. Daniar Usenov a endossé ce rôle de «souffre-douleur».

L'avenir du chef du SNB Murat Sutalinov semblait compromis en cas d'arrivée au pouvoir de l'opposition. Les hommes de ce dirigeant auraient été impliqués dans le meurtre du journaliste Genadii Pavluk, dans des filatures de personnes «indésirables» et dans d'autres affaires obscures.

Afin de prévenir un éventuel mécontentement de la population, MM Usenov et Sutalinov auraient décidé de doubler leur chef et auraient vraisemblablement élaboré un plan, dans lequel M. Bakiev quitterait son poste. En contrepartie de leur action, le nouveau pouvoir aurait garanti au premier-ministre et au chef du SNB une relative sécurité et la sauvegarde des actifs «gagnés». Ce plan a peut-être partiellement été mis en oeuvre. Comme nous le pouvons le constater, M. Bakiev a quitté le pays, et MM. Usenov et Sutalinov qui auraient du être arretés par le gouvernement provisoire, sont partis pour une destination inconnue. D'ailleurs M. Usenov a personnellement rencontré Roza Otunbaeva pour remettre sa demande de démission.

Les «arrestations arbitraires»

Les procédures d'arrestation menées à l'encontre des leaders de l'opposition à la veille des kurultais populaires ont entraîné de nombreuses questions. Et ceux qui n'ont pas été arrêtés se sont rendus d'eux-mêmes. Ce sont ces mêmes personnes qui ont pris la tête du gouvernement par intérim.

Arrestation exemplaire, celle d'Omurbek Tekebaev, le chef du parti Atameken. Plusieurs centaines de soldats des unités spéciales sont arrivés chez lui à l'improviste. Ils étaient tout aussi nombreux pour arrêter M. Almazbek Atambaev, le chef du parti socio-démocrate. M. Temir Sariev, le chef du parti Amshukar a été arrêté à bord d'un avion arrivant de Moscou. M.Bolot Cherniyazov a été arrêté avec fracas à Talas, après une première arrêstation dans la journée du 6 avril. Après l'avoir retenu dans l'un des bureaux du Ministère de l'Intérieure (UVD) un certain temps et s'être aperçus que ses partisans se rassemblaient devant le bâtiment, les policiers l'avaient laissé partir. Cependant, lui et ses adjoints ont plus tard été arrêtés sans grande discrétion sur la place centrale.

Ces éléments donnent l'impression que les services spéciaux ont délibéramment tenté de provoquer l'opposition afin de faire sortir les manifestants dans la rue.

L'apparition de certains noms sur la liste d'arrestation du SNB peut paraître assez étrange. Les personnes concernées n'avaient aucune relation avec l'opposition mais avaient autrefois activement contribué au renforcement du régime d'Askar Akaev. Ainsi, Elmira Ibraimova et Kenesh Dushebaev se sont rendus d'eux-même au SNB, et Kanibek Imanaliev y est allé pour «libérer» des personnes arrêtées. A présent M. Dushebaev est à la tête de ces services, Elmira Ibraimova est responsable des les relations avec la presse et des relations publiques au sein du gouvernement par intérim, et Kanibek Imanaliev en est presque devenu le principal idéologue.

Le SNB, par ses actions, a cherché à pousser les partisans des leaders de l'opposition arrêtés à manifester. De plus, dès le matin du 7 avril, quand les gens se sont mis à se rassembler aux abords de l'usine Forum, lieu prévu pour un «kurultai», les manifestants on été accueillis par des policiers en armes accompagnés de chiens. Des grenades fumigènes et du gaz lacrymogène ont été utilisés pour intimider les manifestants. En somme, le pouvoir a tout fait pour provoquer leur colère et pour qu'ils s'attaquent aux véhicules des policiers, et à «la maison blanche».

L'ombudsman Tursunbek Akun a décrit la situation par téléphone à M. Kongantiev, ministre de l'Intérieur, qui se trouvait à Talas, lequel a alors donné à la police l'ordre de se retirer du site de l'usine. Tolekan Ismailova, défenseur des droits de l'homme et Tursunbek Akun se sont rendus à deux reprises au Ministère de l'Intérieur pour tenter de prévenir la tragédie mais dans les deux cas personne n'a voulu s'entretenir avec eux.

Aux abords de «la maison blanche» les manifestants ont essuyé des tirs. Dans le même temps, le gouvernement se refusait toujours à libérer les opposants arrêtés, malgré le fait qu'une fois liberés ils se seraient trouvés en mesure d'appeler leurs partisans à se retirer, évitant ainsi un grand nombre de victimes. Comme nous l'avons mentionné plus haut, Kanibek Imanaliev et Tursunbek Akun sont venus au SNB pour négocier la libération des opposants. M. Tekebaev a rejoint M. Akun, à sa demande par téléphone.

Résultat: l'opposition s'est forgé un «alibi» - une preuve qu'elle n'avait pas poussé la population à s'exposer aux balles.

Dans le contexte de ces evènements dans la capitale, il semble étrange que le ministre de l'Intérieur ait été envoyé à Talas, alors qu'il aurait, logiquement, dû être présent au coeur du pays, comme si certaines forces avaient voulu priver la police du chef de son administration pour un certain temps. Ceux qui avaient envoyé M. Kongantiev comptaient sur un mouvement de panique de la police qui se mettrait alors à tirer sur les gens. De plus, les forces de l'ordres étaient armés non seulement de balles en caoutchouc mais aussi de véritables munitions militaires. Mais le ministre n'a pas donné l'ordre de tirer en cas de défaite.

De nouvelles nominations

Le gouvernement par intérim est arrivé au pouvoir. Les places en son sein ont été partagées entre les hommes précedemment arrêtés par le SNB.

L'un des premiers décrets du gouvernement par intérim concernait la dissolution d'un parlement illégitime à ses yeux. Les représentants du groupe parlementaire SDPK se sont partagé les places dans le gouvernement: Mme Otunbaeva a pris la tête du gouvernement par intérim, Issa Omurkulov celle de la mairie de Bishkek, Damira Niyazalieva a pris le poste de ministre de la Santé.

La nomination de Bolotbek Sherniyazov à la tête du ministère de l'Intérieur a été perçue par les policiers comme une offense. Le 6 avril, lors de l'attaque du siège de l'UVD de Talas par des manifestants, des centaines de gardiens de l'ordres avaient été agressées. Nombreux sont ceux qui ont fui les coups des manifestants en se déguisant en femmes, voire nus, car quiconque présentait le moindre signe d'appartenance à la police faisait l'objet d'agressions. Les manifestants se sont emparés de Moldomusu Kongantiev et l'ont frappé, diffusant ensuite les images à la télévision pour faire la démonstation de leur mépris de la police. Tout se passait avec l'approbation tacite de l'opposition, et particulièrement par Bolotbek Sherniyazov, qui est considéré par la police comme celui qui a organisé et financé les evènements à Talas.

Au cours de sa tournée des régions, la commission a transmis au gouvernement provisoire des informations sur les conjonctures locales et les attentes des populations. Suite à ses recommandations, le gouvernement provisoire a pris la décision de changer le chef du ministère de l'Intérieur (MVD).

Les membres du gouvernement provisoire se sont laissés aller à la joie du «bonheur» immédiat.

Dans sa certitude d'agir au bon moment et selon la volonté du peuple, le gouvernement provisoire a cherché à plaire au peuple en faisant arrêter Kurmanbek et Janish Bakiev dans leur village de Teiit. Ce faisant, le nouveau gouvernement apportait pratiquement son accord pour un lynchage, une telle opération pouvant avoir pour conséquence des châtiments extra-judiciaires. Les membres de la commission avait pourtant porté à leur connaissance qu'une telle opération representait une menace pour tous les participants au conflit, même pour ceux qui restaient pacifiques.

Le pouvoir arbitraire

Quoi qu'il arrive, le chef de l'Etat était contraint de s'enfuir. Mais quels étaient les motifs du gouvernement pour dissoudre le Parlement, la Cour Constitutionnelle, pour nommer ses hommes aux postes dirigeants? Le gouvernement provisoire ne s'est pas exprimé sur le sujet.

Les états amis ont certes déclaré qu'ils étaient prêts à apporter une aide humanitaire au Kirghizstan, mais personne ne s'est précipité pour reconnaître le nouveau gouvernement. Exilé dans le sud du pays, Kurmanbek Bakiev, de facto, n'exercait plus ses fonctions du chef de l'état, sans pour autant avoir démissionné. De fait, la reconnaissance du nouveau gouvernement par les dirigeants d'autres pays aurait créé un dangereux précédent d' «approbation» du changement de pouvoir par la violence.

Les membres de la commission se sont rendus au sud du pays, où ils ont rencontré Kurmanbek Bakiev, lequel s'est dit prêt à ouvrir des négotiations avec le gouvernement provisoire et même à démissionner officiellement. Pour ce faire, il a invité les membres du gouvernement provisoire à se rendre dans le sud du pays, craignant pour sa vie s'il devait se déplacer. Ces informations concernant les bonnes dispositions de K. Bakiev pour entreprendredes négociations ont été transmises au gouvernement provisoire, aux média locaux et étrangers. Pourtant, le gouvernement provisoire n'était pas pressé de saisir l'occasion et d'obtenir la légitimité de son pouvoir. Omurbek Tekebaev, le chef du parti «Ata Meken» avait pourtant proposé d'amener Kurmanbek Bakiev à faire une déclaration officielle, d'enregistrer son discours et de le diffuser à la télévision. Mais les autres membres du gouvernement provisoire s'y sont refusés.

Pour les 24 heures qui ont suivi, le climat de confrontation s'est apaisé. Le lendemain, Kurmanbek Bakiev prenait l'avion à Djalal-Abad pour quitter le pays, laissant ainsi le gouvernement provisoire sans réelle légitimité. Le chaos continuait...

L'usurpation des fonctions publiques est chose fréquente à l'échelle régionale. Les membres des partis SDPK, Ata Meken, Ak Shumkar, se déchirent pour des postes administratifs. Les partisans de M. Bakiev s'activent aussi en déclarant que «leur président» n'a pas démissionné. Ils procédent également à l'occupation de bâtiments administratifs. La confrontation persistera tant que le gouvernement du pays ne disposera pas de toute sa légitimité.

Recommandations

Afin d'éviter une aggravation de la situation dans le pays, les représentants de la commission proposent les mesures suivantes :

1. Les dirigeants de partis politiques qui font partie du gouvernement provisoire sont invités à quitter leurs fonctions au sein de leurs partis afin d'éviter une trop grande concentration de pouvoirs entre leurs mains à l'échelle locale.

2. Les membres du gouvernement provisoire qui projettent se porter candidat aux élections présidentielles doivent choisir entre leurs fonctions au sein du gouvenement provisoire et ces élections, et conjuguer leurs efforts pour un renforcement du gouvernement afin de créer de bonnes conditions pour des éléctions démocratiques, transparentes et honnêtes.

3. Engager en urgence un programme de réforme des institutions judiciaires, assurer des avantages sociaux à la police et prévoir un nouveau projet de loi garantissant à la police la création de syndicats professionnels garantissant les droits des représentants des forces de l'ordre.

Traduit du russe. Auteur de l'article original: Ulugbek Babakulov, rédacteur en chef du journal MK-Kirghizstan



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