18 novembre 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Andijan: cinq ans de douleur et d'angoisse

03.06.2010 00:46 msk

Maria Yanovskaya




La table ronde: «L'Ouzbekistan: Cinq ans après Andijan» a eu lieu le 12 mai 2010 à Moscou. Parmi les participants: Arkadii Dubnov, expert de l'Asie Centrale et rédacteur international du journal Vremya novostei, Vitalii Ponamarev, le directeur du centre des droits de l'homme Memorial en Asie Centrale, Shamil Sultanov, président du Centre des études stratégiques Russie-civilisation musulmane, Valentin Gefter, directeur de l'Institut russe des droits de l'homme, Elena Ryabinina, directeur du programme Droit à l'asile au sein de l'Institut russe des droits de l'homme, Bakhrom Khamroev, défennseur des droits de l'homme, Usman Baratov, président de l'association de ressortissants ouzbeks Vatandosh, et d'autres.

La table ronde a une nouvelle fois permis de rappeler à la communauté russe et internationale la tragédie ouzbek qui a eu lieu il y a cinq ans. Les discussions sur Andijan ont entraîné la polémique sur la situation dans la région. Les événéments survenus à Andijan ont-ils été un hasard ou l'explosion attendue d'une cocotte minute chauffée à blanc et au couvercle scellé?

Comment sont perçus en Asie Centrale des insurrections populaires telles que celles d'Andijan ou du Kirghizstan? Quels sont les changements survenus dans les relations des pays de la région suite aux événements d'Andijan? Quel est l'attitude du monde entier envers l'Ouzbekistan cinq ans après les événements d'Andijan? La scène internationale se souvient-elle des émeutes d'Andijan ou les relations de l'Ouest avec cet important fournisseur d'énergie ont elles été rétablies telles quelles, oubliant les tirs massifs sur la foule?

Relations avec l'Ouest

Au coeur des polémiques autour de cette table ronde, la question des relations de l'Ouest et de la Russie avec l'Ouzbekistan. Des voix se sont élevées pour exprimer la nécessité pour l'Europe de revoir sa politique à l'égards des pays d'Asie Centrale. Depuis plusieurs années tous les projets européens en Asie Centrale se basent sur l'idée que les régimes de la région seraient certes autoritaires, mais stables, ce qui importerait le plus pour l'Europe. Depuis, les évenements au Kirghizstan ont démontré que ce n'était qu'une vue de l'esprit. Washinghton a compris que sa politique menée sous Bakiev au Kirghizstan était vouée à l'échec. Le même constat étant valide en ce qui concerne la politique des Etats-Unis et de l'Europe à l'égard de l'Ouzbekistan, du Turkmenistan et d'autres pays de la région.

Notons que lors des sessions de Congrès américain sur le Kirghizstan, proposition a été faite de ne plus fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme dans la région même si celà devait aboutir à une détérioration des relations avec ces régimes. Ainsi, Sam Patten, représentant de «Freedom House» a noté que Tashkent a ordonnée à Washinghton de quitter les bases américaines en Ouzbekistan en 2005 suite aux critiques émanant des Etats-Unis à l'encontre d'Islam Karimov pour des violations en matière des droits de l'homme. Depuis, les Etats-Unis évitent de contrarier Tashkent. «Un jour le règne impitoyable de Karimov arrivera à son terme, et comment ceux qui le remplaceront pourront-ils faire confiance aux Etats-Unis, qui n'auront pas su faire contrepoids au tyran quand celui-ci opprimait son peuple?»

Les tombes des victimes de la fusillade d'Andijan
Les tombes des victimes de la fusillade d'Andijan

Les standards exigés en matière des droits de l'hommes ont changé à l'égard des pays de l'Asie Centrale juste après les évenements d'Andijan. Malgré une réaction sévère à la fusillade massive à Andijan, l'Ouest a progressivement fermé les yeux sur les violations des droits de l'homme dans la région. En octobre 2009 l'Union Européenne a définitivement levé les sanctions prononcéees à l'encontre de l'Ouzbekistan suite aux évenements d'Andijan. Les rapports sur le respect des droits de l'homme dans la régions, rédigés par les experts étrangers, ne donnent généralement pas une évaluation réelle de la situation en matière des droits de l'homme dans la région. De plus, les cas avérés de violation des droits de l'homme n'y sont pas toujours signalés. Il est devenu de plus en plus difficile pour l'Europe de défendre les droits de l'homme sans nuire à ses intérêts économiques, à la différence de la Russie, qui ne s'est jamais embarassée de telles considérations.

Le fait que Moscou a pour la première fois apporté son soutien au nouveau pouvoir au Kirghizstan, lequel a déclaré son attachement aux valeurs démocratiques ne peut que servir d'avertissement aux régimes autoritaires dans la région.

Le Kirghizstan à l'écart

En parlant d'Andijan les experts ont souvent évoqué les événements récents du Kirghizstan et ceux d'il y a cinq ans. Selon A.Dubnov, les événements d'Andijan ont démontré que les régime pouvaient adopter des méthodes différentes selon les pays pour conserver leur emprise. La révolution des tulipes en 2005 a effrayé Tashkent à tel point que Karimov a ordonné de tirer sur les manifestants. Les événements récents au Kirghizstan de font déjà écho déja dans toute la région. Au Kazakhstan on tente de proclamer «leader de la nation» le président Nazarbaev et de l'éloigner de toute responsabilité au cas où celui-ci se trouverait confronté au même destin que M. Bakiev. Au Tadjikistan on s'attaque massivement au réseau de téléphonie mobile, dans la crainte que la foule ne s'organise par le moyen de télohones portables. Au Turkmenistan cherche à contourner les éléctions présidentielles fixées à janvier 2011.

Autour de la table ronde, les experts étaient d'accord pour dire que les évenements d'Andijan avaient été provoqués par le régime repressif de M. Karimov. Contrairement à une opinion largement répandue, la répression ne renforcerait pas la stabilité. De plus, le régime ouzbek ne s'adoucirait pas. Les experts parlent d'une recrudescence d'enquêtes judiciaires sur l'extremisme suite aux exlosions à Khanabad et Andijan. V. Ponamarev a d'ailleurs noté qu'aucune information ou presque n'était disponible sur ces enquêtes : les procès se tiennent dans un secret sans précédent. Ce qui ne peut qu'aboutir à une nouvelle déstabilisation de la région.

«Les régimes en Asie Centrale sont dépourvus de toute souplesse en matière politique, ils ignorent le monde extérieur d'aujourd'hui, l'architecture de la politique en dehors de leurs pays et n'ont aucune idée de ce qui se passe réellement à l'intérieur de leurs fontières», dit A. Dubnov. Tôt ou tard cela aboutira inéluctablement à une nouvelle situation explosive.

Andijan en chiffres

Suite aux événements tragiques survenus à Andijan les 12 et 13 mai 2005 :

1°) Au moins 358 personnes ont été condamnées à huis-clos à de nombreuses années d'emprisonnement. Les familles des accusés, les avocats et les défenseurs des droits de l'homme ne parviennent pas à se procurer le détail des textes des condamnations.

2°) Plus de 100 personnes que l'Ouzbekistan soupçonne d'être impliquées dans les événements sont recherchées par l'Etat.

3°) Entre 2005 et 2008 au moins 125 personnes soupconnées d'être impliquées dans les événements à Andijan ont été arrêtées sur le territoire de la CEI (49 au Kazakhstan, 47 au Kirghizstan, 18 en Russie, 11 en Ukraine), dont 8 ont été officiellement extradées et au moins 74 reconduites de force en Ouzbekistan, au mépris des procédures d'extradition. Après les événements d'Andijan, l'Ouzbekistan recourt à tous les moyens officiels et non-officiels, corruption comprise, pour faire revenir les suspects sur son territoire. Ce qui inclut les pot-de-vins, les enlèvements, les accords informels. Ces pratiques n'avaient jamais été exercées avant 2005.

4°) L'enquête internationale sur les évenements d'Andijan, exigée à l'époque par l'Union Européenne, n'a jamais été menée, même si des sanctions ont été prononcées contre l'Ouzbekistan. Les sanctions sont désormais levées, l'enquête n'a pas eu lieu, et n'aura probablement pas lieu dans un avenir proche.

5°) Le nombre exact des disparus au cours des événements d'Andijan n'est toujours pas connu.

Rendre hommage aux victimes

La levée des sanction signifie sans doute l'infléchissement de la position de l'Ouest envers le régime ouzbek et l'affaiblissement des procédures de défense des droits de l'homme. Cependant, il est trop tôt pour évoquer une position commune de l'Europe, qui ne souhaite pas détériorer ses relations avec l'Ouzbekistan.

Une stèle en hommage aux habitants pacifiques, fusillés par l'armée gouvernementale à Andijan en 2005 sera prochainement érigée en Belgique. Un concours du meilleur projet a été lancé par l'association féminine internationale «Mothers against violence» en octobre 2009, et a été clôturé le 12 mai 2010.

Stephane Courtois. Projet d'Alexandre Prochik
«Il existe un devoir de mémoire à respecter envers les morts, à plus forte raison si ces morts sont des victimes innocentes et anonymes». Stephane Courtois. Projet d'Alexandre Prochik

Le concours a été remporté par le peintre russe Alexandre Prochik. Selon le compte rendu du jury, son projet «reflète le visage authentique de la tragédie. La mère (la République de l'Ouzbekistan) pleure son enfant décédé (ses habitants innocents), il n'y a ni espoir, ni confiance en l'avenir; seule la réalité sévère et inéluctable est présente. Ce thème est également représenté sur le piédestal: quatres personnes, symbolisant la démocratie, les droits de l'homme, la justice et l'humanité, portent tête baissée des civières funèbres. La culture ouzbeke est prise en considération, une connaissance intime des détails de la trégédie se fait sentir dans la composition.

Le jury a déclaré: «De tels monuments en mémoire des victimes des crimes des tyrans ont une grande importance pour la communauté européenne. L'idée directrice est que l'homme n'est qu'un pantin prisonnier des rouages complexes du pouvoir d'état, lequel peut s'arroger une autorité divine et exercer un droit de vie et de mort. Ce n'est que dans l'union que l'on peut s'opposer à la cruauté des ditateurs... Nous voudrions que cette stèle rappelle à chaqu'un que la complaisance face aux tyrans est une crime contre l'humanité qui a un coût en vies humaines... Il y a des plaies qui ne se cicatrisent pas, il y a des crimes qui doivent être gravés dans la mémoire des hommes politiques et des dirigeants européens qui tressent des louanges à un chef d'état qui a sur les mains le sang d'innocents.» En Belgique au moins...

Un jour, un tel monument sera peut-être érigé à Andijan ou à Tashkent.

Il y a déja à Novocherkassk un monument dédié aux morts de la manifestation pacifique de 1962. Des dizaines de morts et de blessées, des centaines de vie mutilées, aucune enquête officielle. De nombreuses archives restent toujours secrètes, mais le débat sur le nombre exact des victimes et sur l'emplacement de leur sépulture est déja lancée. Cependant, le monument existe. Et personne ne doute qu'un jour, tôt ou tard, on connaîtra tous les noms des victimes et de leurs bourreaux.

Tout celà tient au nombre des personnes qui seront en demande de cette infromation.

Maria Yanovskaïa



Publicité

Statistiques, notations



L'avis des auteurs peut ne pas correspondre aux points de vue des rédacteurs.

La rédaction examine toutes les propositions de publication des articles mais se réserve le droit de ne pas entrer en contact avec les auteurs.

ICQ 445573571

© D.Kislov, Ferghana.Ru, 1999-2014