23 septembre 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Qui va succéder à Akhmat Bakiev?

02.09.2010 12:42 msk

Sanobar Shermatova




Akhmat Bakiev, qui il y a peu encore était un puissant gouverneur, et devant qui défilaient tous les fonctionnaires et hommes d'affaires dans le sud du Kirghizstan, a aujourd'hui tout perdu. La tragédie à tourné à la farce. Akhmat Bakiev, accusé d'incitation à la haine raciale, d'avoir organisé de groupes armés et les émeutes de masse qui se sont soldées par la mort des centaines de personnes, s'était grimé en vieillard avec barbe et perruque. Il se rendait dans sa ville natale, habitait chez les membres de sa famille, lesquels auraient du se trouver dans la ligne de mire des services de sécurité. Pour quiconque connait un peu le contexte local, une telle méconnaissance des us et coutumes des réseaux clandestins pourrait être considéré comme un manque total de vigilance.

A Djalal-Abad, il y a peu encore, le clan Bakiev se sentait en sécurité. Même quand Janish Bakiev, le chef des services de sécurité du président, était recherché par Interpol, son fils se rendait regulièrement au Parquet pour son travail. A la question de savoir comment cela avait pu se produire, Kubatbek Baibolov, un gradé de l'oblast de Djalal-Abad avait répondu à l'époque: «Ils se sentent tous parfaitement à l'aise!»

Le problème ne tenait pas aux aptitudes d'Akhmat Bakiev pour la vie clandestine. Les circonstances de son arrestation démontrent clairement que ce n'est pas un conspirateur professionnel. Il était mal recherché. Les envoyés du gouvernement provisoire dans le sud du Kirghizstan, tels que le commandant Baibolov, se sont trouvés confrontés à une résistance bien organisée de la part des répresentants locaux des forces de l'ordres, qui accordaient toujours leur sympathie au président déchu et à sa famille. Ces cinq dernières années, les forces de l'ordre, les services secrets et l'armée, dirigés par les membres de la familles ou les proches de Kurmanbek Bakiev ont reçu le soutien de nombreux cadres loyaux à cette famille. De plus, il ne faut pas négliger le sens traditionnellement bien ancré des loyautés dans la région, sans oublier le recours à la corruption ( Selon certaines versions, Janish Bakiev a pu éviter de cette façon d'être arrêté par des militaires envoyés de Bishkek). Les raisons pour lesquelles les autres frères recherchés du ex-président sont toujours en liberté sont là.

L'arrestation d'Akhmat Bakiev aujoud'hui témoigne du fait que le pouvoir a pris confiance dans le sud du Kirghizstan après le réferendum et que Bishkek avait des alliés dans la région.

Combat pour l'héritage de Bayaman

Après l'annonce de l'arrestation d'Akhmat Bakiev, les agences de presse ont fait une déclaration qui a attiré une grande attention. La soeur du député Bayaman Erkinbaev, tué il y a cinq ans, a annoncé que son neveu Emil Jusupov surveillait Akhmat Bakiev avec quatre amis et que c'était lui qui l'avait livré aux services de sécurité. Le neveu a tout réfuté, mais ce désaveu ressemblait plus à une tentative de «faire marche arrière» afin de dissimuler une vérité embarrassante. Beaucoup de gens ont cru la soeur de Bayaman Bakiev car cette famille avait un motif sérieux pour poursuivre Akhmat Bakiev.

Bayaman Bakiev était une personnalité qui avait le sud du pays sous son contrôle, y compris une partie du marché bien connu de Kara-Suu. Il avait participé au renversement d'Askar Akaev aux côtés des frères Bakiev. Il étant pourtant passé dans le camps de l'opposition peu après la révolution. «On le chassera du pouvoir comme on l'y a porté», avait-t-il déclaré en entretien à du président Kurmanbek Bakiev. Cette discusion s'était tenue à l'été 2005 dans son bureau de député du bâtiment de Jogorku Kenesh (Parlement). Les divergences de vue entre lui et le président fraîchement élu avaient alors atteint leur point culminant. Après la révolution, une redisribution des biens avait été organisée dans tout le pays. Et M. Erkinbaev avait vu ses richesses passer dans d'autres mains. On l'avait «dégraissé», comme on dit.

Cette affaire avait trouvé sa conclusion logique avec la mort de Bayaman sous les balles d'un tueur en septembre 2005. Progressivement le gouverneur de l'ombre, Ahhmat Bakiev, et son frère Janish, le tout-puissant chef des services de sécurité du président, avaient alors vu grandir leur emprise sur le sud du pays. Selon les forces de l'ordre Janish contrôlait avait la main-mise sur l'économie légale comme parrallèle de la région.

Le journal kirghize Delo°, dans son édition en date du 1er juillet 2010, a publié des extraits du journal d'Akhmat Bakiev. Ce document inédit témoigne de la division qui régnait au sein la famille Bakiev. Les activités de ses neveux Maxim et Marat, les fils de Kurmanbek Bakiev énervaient Akhmat. «Nous dépensons à tort notre énergie en parlant beaucoup, ces neveux sont d'une autre nature, ils ne nous comprendront jamais, ils diront qu'il ont compris mais continueront à faire ce qu'ils veulent», écrit Akhmat (Ce journal pourrait être un faux, ce qui ne le priverait pas pour autant de son intérêt).

La révolution d'avril avait également brisé le «status quo» parmi les compagnons de Bayaman. Certains d'entre eux ont pu accéder aux postes des hauts-fonctionnaires, ayant finalement leur chance. Fin avril, quand la confusion regnait au sud du pays, Akhmat Bakiev était enlevé. Les membres de sa famille ont imputé cet enlèvement au gouvernement provisoire, semble-t-il sans trop y croire eux-même, puisqu'ils n'ont jamais déposé de plainte à la police. D'après les forces de l'ordre, Bakiev avait été enlevé par des proches de Bayaman afin de pouvoir reprendre son héritage. Ayant obtenu ce qu'ils voulaient, ils avaient relâché l'ex «gouverneur parallèle».

Qui Akhmat Bakiev a-t-il du payer pour sa libération? Ce n'est pas très clair, pas plus que l'identité de celui qui, en fin de compte, prendra sa place de «gouverneur» du sud. La recomposition des sphères d'influence, de leurs relations avec les structures criminelles, les forces de l'ordre et les fonctionnaires de haut rang, est toujours en marche.

L'empreinte de la criminalité

Il y a fort à croire que les évènements tragiques d'Osh constituent un épisode au sein d'un grand «réglement des comptes» ayant pour enjeu la main-mise sur les biens des entrepreneurs. Selon la version officielle, les membres de la famille du président déchu et les leaders de la communauté ouzbek sont les organisateurs de ces événements. Bakiev aurait organisé les émeutes afin de revenir au pouvoir sur fond de violence et les leaders ouzbeks auraient incité à la haine raciale par leurs déclarations et par leurs actes. Ces postulats se sont d'autant vérifiés que celà s'était déjà produit en mai à Djalal-Abad. Dans les faits, les hommes de Bakiev ont tenté de placer leur homme comme gouverneur mais ont du renoncer face à la résistance des partisans du gouvernement provisoire et des groupes ouzbeks. Les appels de Kadirjan Batyrov, leader de la communauté ouzbek, pour la reconnaissance de la langue ouzbek comme langue officielle dans les régions à forte présence ouzbek et son appel aux ouzbeks à participer plus activement à la vie politique du pays, se sont attirés les foudres de la population kirghize. Quatre jours après l'incendie de la maison des Bakiev dans leur village natal de Teiit, la rumeur en faisant porter la responsabilité à M.Batyrov, une foule en colère incendiait l'Université pour l'Amitié des Peuples, sponsorisée par lui, dont les bâtiments abritaient les bureaux de son parti «La Patrie».

Les évènements à Osh se sont déroulés selon un tout autre scénario. S'ils avaient été la conséquence des paroles et des actions de Batyrov, comme on le clame aujourd'hui, pourquoi alors les mécontents auraient-ils attendu vingt jours pour se venger des ouzbeks? Voilà qui ne ressemble pas du tout au bouillant tempérament kirghize. Et pourquoi se venger des ouzbeks de Osh si c'était Batyrov le coupable? Ces questions restent sans réponse.

Les témoins rapportent que les tensions interethniques à Osh étaient en hausse bien avant les évenements de Djalal-Abad. Des groupes criminels et des adolescents recrutés par eux dans le pays entier ont activement participé aux évènements. Mais le pouvoir officiel laisse soigneusement de côté la piste criminelle sur l'origine des évènements d'Osh. On peut le comprendre : si on tire sur la ficelle, certains fonctionnaires et des membres des forces de l'ordre tomberont avec les criminels. Et le pouvoir central est à ce jour incapable de lutter contre un réseau aussi puissant..

C'est probablement pour cette raison que Roza Otunbaeva a tant insisté pour que les militants des droits de l'homme et des organisations internationales soient partie prenante dans l'enquête qui visera à déterminer les conditions dans lesquelles ces évènements tragiques ont pu se produire.

L'avertissement de Gumilev

Mais même une enquête internationale objective, si elle se tenait, ne pourrait pas résoudre tous les problèmes du sud. Le nouveau pouvoir se trouvera confronté à cette alternative : soit il met un terme à la collusion entre criminels et officiels au sud, soit il perdra le contrôle avec pour toute perspective émeutes et complots... La stabilité du pays dépendra de celui qui gagnera: un nouveau gouverneur parallèle du sud, lequel aura pris le relais des Bakiev et tentera probablement de se trouver un soutien haut placé à Bishkek... ou quelqu'un d'autre ?

En ce qui concerne l'avenir du Kirghizstan, il est bon de rappeler les propos prémonitoires d'Akhmat Bakiev, lequel, il y a quelques années, avait adressé à ses frères un avertissement en matière de justice sociale. «Les kirghizes pardonneront une fois, deux fois, mais un beau jour... ils nous montreront de quel bois ils se chauffent». Constatant au passage que «la famille du président était impliquée dans la corruption». Akhmat Bakiev recommandait à son frère Marat, de faire lire à ses bouillants neveux Maxim (qui contrôlait le monde des affaires) et Marat (qui contrôlait les services de la défense nationale, de la douane, des finances, et des impôts) le livre de Lev Gumilev Les anciens Turcs afin qu'ils puissent comprendre caractère national des kirghizes qui gardaient leur loyauté au khan si et seulement si «le khan et sa famille se montrent justes»

Un avertissement toujours d'actualité au lendemain de la révolution d'avril. Les kirghizes n'ont en effet pas changé.

Sanobar Shermatova, consultante pour l'agence de presse «Novosti» et «Ferghana.Ru»



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