23 septembre 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Une lueur d'espoir dans un Kirghizstan ensanglanté

02.09.2010 12:48 msk

Aksana Ismailbekova, Sophie Roche




Photo © Ivar Dale/NHC

Ces derniers mois, la petite république d'Asie Centrale est sporadiquement parvenue à attirer l'attention de la communauté mondiale en raison des événements politiques qui s'y sont déroulés et des émeutes à caractère ethnique qui s'y sont produits. Lesquels ont souvent été considérés comme la résurgence de tensions post-soviétiques ou de conflits ethniques séculaires. Il faut pourtant porter un autre regard sur cette région (surtout la Vallée de Ferghana) pour appréhender la complexité du déroulement de ces événements.

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Feruza appartient à l'ethnie ouzbek du Kirghizstan. Depuis des années, elle habite Osh, ville du sud du pays. Le dix juillet, quand les émeutes ont éclaté, elle était du nombre de ceux qui ont pu fuir et passer la frontière du Kirghizstan en direction de l'Ouzbekistan. Elle a fui avec ses deux enfants pour rejoindre sa mère, qui habite la partie ouzbèke de la Vallée de Ferghana. Bien que nombre de réfugiés soient rentrés chez eux, Feruza souhaitait attendre de voir l'évolution de la situation. Son mari, lui, est rentré à leur appartement d'Osh, craignant que des kirghizes ne l'investissent s'il restait trop longtemps inoccupé.

Pour Feruza et sa famille, les différence ethniques n'étaient visibles que dans le domaine culturel. Dans l'immeuble qu'elle habitait, ses voisins étaient d'ethnie kirghize. Son oncle avait épousé une kirrghize. Dans sa fuite, un kirghize de sa connaissance l'a aidée à atteindre la frontière ouzbek, un endroit sûr pour elle et pour ses enfants.

La tante de Feruza, qui habitait un village proche de Djalal-Abad, est restée dans le camp de réfugiés à la frontière entre Kirghizstan et l'Ouzbekistan car le pays voisin a temporairement cessé d'accueillir les réfugiés. Même si elle ne comprenait pas les causes des émeutes et a été etonnée de l'ampleur des violences, elle a vite compris qu'elles étaient dirigées contre les ouzbeks. Passés les jours de terreur, elle est rentrée chez elle comme la plupart des réfugiés afin de prendre part au référendum du 27 juin et de ce fait apporter une légitimité au gouvernement kirghize. Elle ne croit pas que le conflit était purement ethnique. Les ouzbeks et les kirghizes vivaient depuis longtemps côte à côte dans leur village, les hommes allaient ensemble aux tchaikhanas (salons de thé locaux) et à la mosquée, les femme s'entraidaient pour les préparatifs de mariage et les enfants jouaient ensemble dans la rue. Les particularités de chaque ethnie étaient complémentaires et se manifestaient surtout dans la cuisine.

Botir, un jeune soldat kirghize, était de garde le dix juin à la caserne d'Osh quand un groupe de jeunes kirghizes a fait soudainement irruption et lui a demandé, à lui et à ses camarades, de leur donner des armes. La plupart lui étaient inconnus, d'autres étaient de sa famille, et il ne pouvait rien leur refuser, pas plus qu'à ses supérieurs. Beaucoup portaient l'uniforme, leurs intentions n'étaient pas connues. Ils ont pris le contrôle de tout l'arsenal de la police locale et d'une grande partie des armes se trouvant dans les dépôts des garnisons de la frontière. Les militaires n'ont pas eu d'instructions pour intervenir, ne faisant qu'assister aux cambriolages. Certains ont même rejoint la foule. En raison de ces distributions massives d'armes, le conflit a pris un tour sanglant.

Prémisses du conflit

Depuis le renversement en avril du président Kurmanbek Bakiev régnait une certaine vacance du pouvoir. Le gouvernement intérimiraire misait sur le réferendum, et, dans le même temps, le fils du président déchu tentait de provoquer des émeutes afin de déstabiliser la situation et empêcher ledit référendum. On peut ajouter que Batyrov, seul ouzbek à avoir occupé un poste de haut rang sous Bakiev, avait été déçu par l'ex-président. Bakiev, au cours de sa présidence, s'était rendu à Osh, mais avait refusé l'invitation de Batyrov, provoquant le colère du leader autoproclamé des ouzbeks. Batyrov avait organisé à plusiers reprises des manifestations avec ses militants, revendiquant plus de droits pour la minorité ouzbek. Certains observateurs considèrent que c'est la dernière de leurs manifestations qui a mis le feu aux poudres.

La maison de Bakiev aurait été incendiée par vengeance par certains groupes politico-mafieux. On en a pourtant imputé la responsabilité aux ouzbeks. Selon un journal local, le fils de Kurmanbek Bakiev s'est servi de ces faits pour mobiliser «sa famille, ses camarades de classe et ses voisins» afin de traquer les ouzbeks avec des armes.

Jusqu'à quel point s'agit-il d'un conflit ethnique?

La presse internationale s'est peu exprimée sur le conflit d'Osh et Djalal-Abad , vu comme «un conflit ethnique qui dure depuis des siècles» aux motifs politiques flous. Mais à quel degré ce conflit était-il réellement étnhique ou historique?

La Vallée de Ferghana est peuplée depuis les siècles par des groupes ethniques différents, dont une partie est turcophone et dont l'autre parle une variante locale du persan. Ils se revendiquaient d'abord de leur lieu d'origine. C'est sous Staline que la nationalité est devenu un facteur important. L'appartenance ethnique des habitants de la région a été déterminée par les moyens douteux et la Vallée de Ferghana a été divisée en trois républiques.

A l'époque soviétique, la notion d'appartenance à une éthnie ou de nationalité pouvait recouvrir des réalités diverses. Mais le pricipal critère identitaire restait le lieu de naissance. Etre de Bukhara, d'Osh, de Djalal-Abad... était plus important que d'être kirghize, ouzbek, ouïgour ou tadjik. Tant que le russe est resté une langue de communication internationale, la composante ethnique relevait du domaine culturel et non politique. L'appartenance ethnique pouvait aussi être associée à un métier, à un mode de vie. Les ouzbeks, par exemple, sont connus au Kirghizstan pour leur fibre commerciale. De telles catégorisations ne faisaient pas obstacle aux mariages mixtes ou à la cohabitation entre les familles. Il était d'usage de pratiquer deux ou trois langues, dont la langue des voisins et le russe. Il s'agit donc d'une société soudée qui, depuis des siècles, peuplait et aménagait ensemble ces territoires tout en cultivant les particularismes, ce qui rendait unique cette région.

Pourtant, là où les différences ethniques se cultivaient au niveau politique, ces différences pouvaient devenir une source de confrontation. Les locaux s'accordent sur le fait que la composante ethnique est devenue un facteur de mobilisation des populations. Les clichés, les rumeurs et les différends sont venus s'y ajouter. Tous cela a eu lieu pendant les émeutes. Ce n'était pas l'explosion d'un «conflit qui durait depuis des siècles» mais le résultat des slogans ethniques et de la lutte politique et criminelle entre Batyrov et Maxim Bakiev, le fils du président déchu. De plus, les mauvais souvenirs des années 1990, époque à laquelle le conflit local pour la terre et l'eau a pris une tournure éthnique, ont joué leur rôle.

Alors que l'appartenance ethnique devient de plus politisée, les véritables problèmes de la région ont déserté le champ de vision. Un taux élévé de chômage et un manque global de moyens constituent un obstacle majeur pour l'insertion des jeunes. Pleins d'énergie et de projets, ils sont souvent contraints de migrer à l'intérieur du pays ou même de le quitter pour pouvoir travailler. L'âge moyen au mariage est en hausse et le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Les trois républiques doivent réaliser qu'il s'agit bien d'un problème lié à la jeune génération, dont une grande partie est au chômage. On pourrait donc examiner le conflit ethnique de ce point de vue, celui de la question des jeunes, qui sont prêts à tout pour gagner de l'argent et pour avoir des perspectives.

Les flux migratoires de l'Asie Centrale vers la Russie ont pris une ampleur exceptionnelle. Selon les sources officielles, 350 000 migrants se trouvent en Russie. Ce chiffre pourrait en réalité être sensiblement supérieur. Il n'existe pas de famille dont aucun membre ne se trouve en Russie. Mais la concurrence sur le marché du travail russe s'est durcie ces dernières années, et quitter le pays n'est plus une option pour la plupart des gens. Ils souhaitent trouver du travail chez eux.

Cette bataille pour la maîtrise des moyens de subsistance trouve son illustration au marché à Djalal-Abad, connu pour proposer toutes les marchandises imaginables. Des produits du monde entier se retrouvent sur les étals de ce marché et les commercants de toute l'Asie Centrale sont là. Au lendemain des émeutes, une grande banderole «Mort aux ouzbeks» était affichée sur ce marché où les étals autrefois occupés par les ouzbeks avaient été investis par des kirghizes. Il ne s'agit donc pas que d'une lutte de pouvoir mais d'un conflit pour l'accès au travail et aux ressources.

Lors des pogroms, la foule armée agissait avec méthode, fouillant les maisons une à une, se livrant au pillage, et réduisant tout en cendres. Pourtant, presque aucune région n'est homogène du point de vue ethnique dans le sud du Kirghizstan. De fait les gens ont été forcés de prendre leurs décisions en fonction de leur appartenance ethnique. Les ouzbeks ont fui vers l'ouest, les kirghizes vers le nord ou vers l'est. Lors du conflit les gens ont été obligés de s'identifier à une ethnie et s'adapter aux circonstances. Les conséquences n'en sont pas encore connues.

Rumeurs et conséquences

Le conflit a été en partie motivé par les rumeurs qui se propagaient dans la région, soulevant l'émotion et facilitant la mobilisation des jeunes. Peu importait qu'elle se vérifient. Ainsi, la rumeur selon laquelle des ouzbeks auraient violé de jeunes filles à la résidence universitaire, accompagnée d'un enregistrement vidéo destiné à la rendre plus crédible, a joué un rôle central dans la spirale des violences. L'enjeu était d'importance : l'honneur kirghize. Ainsi, le conflit a pris un tour ethnique dirigé contre les ouzbeks. Des adolescents kirghizes (certains âgés de seulement 14 ans) se sont procurés des armes et ont agi pour obtenir vengeance.

Selon certaines sources, ce genre de rumeurs et de témoignages vidéo se sont également propagés aussi parmi les ouzbeks. Au-delà des facteurs politiques, personnels, criminels, économiques et démographiques, l'appel passionnel à l'honneur masculin aurait conribué à durcir la confrontation.

L'espoir, les aspirations et la réalité

Beaucoup de gens au Kirghizstan ne savent que penser des dernières violences. Ils ne parviennent pas à admettre que des évenements de telle ampleur ont pu avoir lieu au Kirghizstan, qui était consideré comme «un ilôt de démocratie» en Asie Centrale. La majorité des gens croient à la démocratie, à l'a paix, ils n'ont pas de sympathie pour les instigateurs des émeutes et estiment que le conflit était orchestré de l'extérieur par le président déchu Bakiev, qui vit en exil en Biélorussie, ou par des mouvements religieux transnationaux souvent évoqués dans les analyses des raisons du conflit.

Le fait que les soldats n'ont pas pris la défense d'une population pacifique, et que certains ont même pris part aux pogroms, est perçu très douloureusement par les ouzbeks. Beaucoup ne croient plus à l'état de droit, certains doutant qu'ils soit possible de vivre un jour en paix avec les kirghizes. Cela signifie-t-il la fin d'une société multiethnique séculaire?

La notion de conflit «ethnique» a aussi à voir avec les organisations internationales qui, depuis 1990 déploient des moyens importants afin de prévenir de tels conflits. La reconnaissance du caractère «ethnique» de tel ou tel conflit a pu motiver le déblocage d'aides de plusieurs millions d'euros. Nombre d'événements peuvent être rapportés à des questions éthniques mais leurs origines sont à chercher dans des questions démographiques et économiques. Toutefois, tant que l'approche ethnique aura du succès au plan international, les conflits éthniques continueront. Tant que nous ignorerons le fait qu'une grande partie des habitants du Kirghizstan ne s'identifient pas aux criminels et souhaitent construire une société démocratique, tant que l'état sera incapable de proposer une aide concrète et de garantir la sécurité, tant que la question ethnique passera avant les discussions sur la situation économique et démographique, il sera toujours facile de se servir du facteur ethnique.

Le réferendum a eu lieu le 27 juin dernier. Les ouzbeks ont été appelés à rentrer afin de voter et d'apporter ainsi une légitimité au nouveau pouvoir. La plupart ont répondu à l'appel, aussi concernés par la stabilité que les kirghizes. Afin de faciliter les procedures de vote chaqu'un avait la possibilité de voter à l'endroit où il se trouvait. Malgré les craintes, les deux éthnies sont pleines d'espoir et souhaitent construire ensemble l'avenir. Un espoir de paix subsiste, mais beaucoup de problèmes également, tels que le chômage des jeunes, dont dépend l'avenir du pays.

Aksana Ismailbekova (Institut Max-Planck d'anthropologie sociale, Halle, Allemagne), Sophie Roche (Zentrum Moderner Orient, Berlin)



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