22 juillet 2017








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Ouzbekistan: La chasse aux journalistes persiste

02.09.2010 13:04 msk

Alexey Volosevich




Le journaliste russe Vladimir Berezovkii, envoyé spécial de Parlamentskaya gazeta (Le journal du Parlement) en Asie Centrale et rédacteur du site Vesti.uz, doit comparaître devant la justice ouzbek pour «outrage» et «diffamation». Une série de communiqués de presse publiés par des agences de presse russes telles qu'Interfax, Itar-Tass, RIA Novosti, Regnum, Rosbalt ou Fergana.Ru publiées sur son site Vesti.uz entre le 1 et le 24 novembre 2009 a servi de prétexte pour l'ouverture d'une enquête judiciaire.

Le Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications (УзАСИ ) a rendu des conclusions qui constituent la base des accusations portées contre Vladimir Berezovskii, comme dans le cas de Umida Akhmedova, journaliste-photographe qui a été récemment jugée pour outrage et diffamation à l'encontre du peuple ouzbek, pour ses photos et ses documentaires. Ce service a relevé 16 articles «séditieux» parmi les milliers publiés sur le site, lesquels seraient susceptibles d'«inciter à la haine raciale, à la haine entre états, et de créer la panique dans la population».

Au final, le journaliste est inculpé de «diffamation» (art.139 du Code pénal ouzbek) et d'«outrage» (art.140). En cas de reconnaissance de sa culpabilité par le tribunal il peut écoper d'une peine d'emprisonnement pour une période allant jusqu'à six mois ou de trois ans de travaux d'intérêt, ainsi que d' une énorme amende pouvant atteindre l'équivalent de 400 SMIC (près de $12.000).

L'acte d'accusation: trois versions différentes

Fait notable: autant dans l'affaire Umida Akhmedova «le peuple ouzbek» est désigné comme la victime (même si un tel crime n'existe pas dans le Code pénal ouzbek), autant, dans l'affaire Berezovskii, l'accusation n'est pas parvenue à identifier de victime. De fait, l'identité de la victime diffère dans les documents d'accusation. On dénombre ainsi trois «victimes».

Ainsi, la décision d'ouverture d'une enquête judiciaire formulée par B. Isaev, procureur du Parquet de Tashkent et conseiller junior du Ministère de la Justice, qui se base sur le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications, stipule que Vesti.uz avait publié entre Août 2009 et Janvier 2010 1815 articles, «dont 386 sont diffamatoires et diffusent des informations erronées à l'encontre du régime, de la Constitution et de la politique d'état de la République d'Ouzbekistan».

Notons que le procureur Isaev, en avançant le chiffre de 386 articles diffamatoires et outrageux a dénaturé le contenu du rapport, lequel en évoque 16 : «en six mois, le site a publié près de 1815 articles, dont 386 traitent de questions politiques, sociales, économiques en République d'Ouzbekistan». Le rapport stipule que les aspects diffamatoires se trouveraient dans un certain nombre d'articles qui suivent : ils sont 16.

Vladimir Alexandrovich Berezovskii est né à Sémipalatinsk (Kazakhstan) en 1952. D'ethnie et de nationalité russe, diplômé de l'Institut pédagogique de Kuibishev, département de philologie, il vit et travaille en Ouzbekistan depuis 1978.

V. Berezovskii exerce le métier de journaliste depuis 35 ans. Il a travaillé pour le journal gouvernemental ouzbek La vérité de l'Orient, a été envoyé spécial pour le journal russe Rossiiskaya Gazeta et pour l'agence de presse Itar Tass en Ouzbekistan.

A présent il est directeur de l'agence de presse Inform-Form, envoyé spécial du Parlamentskaya Gazeta en Asie Centrale et rédacteur du site Vesti.uz créé en 2005 avec le concours de l'Ambassade de Russie.

Objectif déclaré du site: «un vaste et régulier état des lieux des relations russo-ouzbeks, de la vie de la communauté russe en Ouzbekistan». Ce site évoque l'actualité de la politique extérieure et intérieure de la Fédération de Russie, la migration des travailleurs et les problèmes des compatriotes.

En 2005, le site Vesti.uz a remporté un concours organisé entre les media en ligne des pays de la CPI et de Russie sous l'égide du président de la Fédération de Russie en l'honneur du 60 anniversaire de la victoire dans la 2 Guerre Mondiale. En 2009, il a remporté un concours organisé en Ouzbekistan par le journal Novosti Uzbekistana dans la catégorie «Ouzbekistan et Russie: état et perspectives de coopération entre les deux pays». En 2010 le site a reçu un prix international intitulé «Le monde russe: le mémoire du coeur», organisé par la fondation Russkii mir.

Fin 2009, le site a publié quelques articles provenant de la presse russe qui critiquaient indirectement le pouvoir ouzbek («Démontage du monument aux morts de Tashkent, Démolition de l'église construite d'après le projet de Benoît à Tashkent»). Début 2010, Vesti.uz a dénoncé la débaptisation d'une rue de la capitale ouzbek qui portait le nom de Yuri Ivlev, héros de l'Union Soviétique, né à Tashkent, qui avait combattu les fascistes avec l'armée de l'air et qui avait reçu les décorations les plus illustres à l'âge de 21 ans. Les articles de cet ordre sur Vesti.uz ont causé le mécontentement du pouvoir ouzbek qui s'est alors mis à évoquer une «activité hostile sytématique».
Furkat Talipov, l'enquêteur en charge de l'affaire demandait dans un document intitulé «Conclusions d'experts» si le site Vesti.uz contenait des articles diffamatoires portant outrage «à la République d'Ouzbekistan et à son peuple». Il lui a été répondu par l'affirmative. De nouvelles victimes, qui n'étaient pas citées dans la décision d'ouverture d'enquêtedu parquet de Tashkent, faisaient donc leur apparition.

Enfin, ceux qui auraient été victimes d'outrage ou de diffamation ne sont même pas cités dans les conclusions de l'accusation! Pour laquelle le site «diffusait des informations diffamatoires (induisant en erreur, etc.)» et que le journaliste «a commis un crime contre la liberté, l'honneur et la dignité». A l'encontre de qui, ça, elle ne le dit pas.

Ainsi, l'accusation ne cite aucune victime. Pourtant du point de vue juridique, les accusations de diffamation et d'outrage en l'absence de victime sont une absurdité totale. Ceux qui ont formulé ces accusations en sont parfaitement conscients et usent de tous les artifices pour faire diversion.[...]

Les conclusions du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications mentionnées ci-dessus ont servi du prétexte pour l'ouverture d'une enquête judiciaire officielle.

Bien que les conclusions de l'accusation prétendent que «les preuves rassemblées lors de l'enquête» prouvent la culpabilité de V. Berezovskii, une seule preuve est avancée: le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications en date du 1er mars 2010 qui lui sert de base. Ce rapport n'a été rédigé que par un seul contributeur : Eldar Zufarov, chef d'un département du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications.

Les conclusion du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications sur le contenu du Vesti.uz

L'enquête a conclu que le site couvrait essentiellement des questions socio-politiques concernant les états de la CEI.

L'examen du contenu a démontré qu'une grande partie des articles ont un caractère purement informatif. Dans le même temps, l'enquête a relevé des articles qui déformeraient les faits, les interpréteraient de manière incorrecte, ou seraient l'expression partiale de l'opinion des auteurs. Ces articles présenteraient des informations diffamatoires à même d'induire en erreur la population, dont la diffusion pourrait inciter à la haine raciale et créer un mouvement de panique...

Le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications cite des articles portant sur des mesures prises par le gouvernement de la République d'Ouzbekistan pour limiter la natalité «sous prétexte de se soucier du bien-être des femmes». Résultat: le nombre de nouveau-nés diminue en Ouzbekistan.

Le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications critique aussi des articles portant sur la question afghane, relayant des informations selon lesquelles des groupes extremistes seraint présents en Asie Centrale, sur le rôle de l'Ouzbekistan au sein de l'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective) ainsi que l'avis d'experts russes sur la présence de bases militaires étrangères en Asie Centrale, notamment la base allemande et la base française de Termes, en Ouzbekistan.

Le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications cite également des articles qui traitent de l'exode qui mène de nombreux Ouzbeks sans emploi de leur pays vers la Russie. Ces articles portent notamment sur l'implication des sans-papiers dans la criminalité en Russie, sur les conséquences de la crise mondiale sur le marché du travail en Russie et sur leurs répercussions sur les ouvriers ouzbeks, sur le taux élevé du chômage en Ouzbekistan. Selon le Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications, ces informations ne sont pas vérifiées et sont à même de créer la panique parmi ceux qui ont de la famille en Russie.

Le Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications cite aussi des articles concernant l'aménagement de Tashkent, la démolition d'une église et le démontage du monument aux morts de la 2 Guerre Mondiale.

Les commentaires des juristes

V. Berezovskii a refusé de reconnaître toute culpabilité. Selon lui, il s'agit d'un coup-monté contre lui, le rédacteur du site, par le pouvoir ouzbek, et cette affaire est motivée par des raisons politiques. Berezovskii a déclaré le 12 août sur le site Vesti.uz : «J'insiste sur le fait que la Code pénal de la République d'Ouzbekistan ne contient aucun article relatif à l'outrage et à la diffamation à l'égard du régime et de la politique de l'Etat».

Il soulève que seul une personne physique peut être reconnue victime d'outrage ou de diffamation selon la législation en vigueur en Ouzbekistan. «Mais l'acte d'accusation ne cite concrètement aucune victime de mes «diffamations» et de mes «outrages». Le dossier ne contient aucune déposition de victime, aucune preuve de diffamation ni d'outrage, ni de réponse réfutant les articles du site. Je suis accusé de diffamation à l'encontre du peuple ouzbek, d'incitation à la haine raciale et entre états pour avoir publié des informations en provenance d'agences de presse officielles russes. Cela voudrait dire que mes sources d'information sont également coupables de «diffamation et d'offense au peuple ouzbek» : les fonctionnaires de la Fédération de Russie, Yurii Luzkov, maire de Moscou, Viktor Ivanov, directeur du Service russe de lutte anti-drogue; Semen Bagdasarov, député du parlement russe, et d'autres», note le journaliste.

Le Ministère de Affaires Etrangères russes, les chambres du Parlement et des associations de journalistes ont exprimé leur mécontentement suite aux poursuites engagées contre le correspondant de Parlamentskaya gazeta, soulignant l'irrecevabilité en raison de l'absence de tout délit constitué.

Mikhail Fedotov, directeur d'une association de journalistes, déclare : «Nous ne parvenons pas à trouver dans les articles sur Vesti.uz le moindre signe de diffamation ou d'outrage à l'égard de qui que soit. Ces articles sont purement informatifs et rendent compte de la vie socio-politique des états de la CEI. Point essentiel: l'auteur de ces articles n'est pas V. Berezovskii. Ces informations sont puisées parmi d'autres sources russes», écrit-il.

Le procès s'est ouvert au domicile du journaliste

La première session du procès de V. Berezovskii s'est tenue le 10 août dans l'appartement même du journaliste. Sergei Maiorov, l'avocat du journaliste (ainsi que d'Umida Akhmedeova) avait pourtant présenté la veille un avis médical concernant l'état de santé du journaliste, demandant le report de l'audition. Le juge Nodir Akbarov a estimé que le journaliste cherchait à éviter le tribunal et a finalement décidé de se rendre chez lui.

Ainsi, pour la première fois peut-être dans l'histoire de l'Ouzbekistan, une audition du tribunal a eu lieu directement chez l'accusé.

Une deuxième audition a été fixée au 13 août. V.Berezovskii l'a manqué. Son avocat a présenté des certificats médicaux faisant état de la nécessité d'une hospitalisation. Le juge Akbarov a declaré qu'une expertise médicale serait diligentée afin d'évaluer la possibilité de la présence de l'accusé au tribunal.

Le contexte général

Au cours de l'année dernière, les pressions sur les journalistes, sur les défenseurs des droits de l'Homme et les militants a sensiblement augmenté. Rappelons les cas d'Umida Akhmedova, de Maxim Isaev et celui des auteurs du livre Une soeur parle à sa soeur, composé d'articles inoffensifs déjà publiés auparavant dans la presse ouzbek. Le procès de Surat Ikramov, défenseur des droits de l'Homme accusé de «diffamation», vient de débuter. Des enquêtes ont été lancées à l'encontre de Dmitrii Tikhonov, Tatiana Dovlatova, Anatolii Volkov, trois défenseurs des droits de l'Homme. Il y a à peine plus d'un an, les journalistes Dilmurod Saiid et Solijon Abdrakhmanov ont été condamnés a de lourdes peines de prison à la suite d'un coup monté. Il s'agit à l'évidence d'une nouvelle vague de répression des militants de la société civile et c'est dans ce contexte qu'il faut examiner cette tentative de faire condamner le journaliste Vladimir Berezovskii.

L'article «Pourquoi Yurii Ivlev s'est battu» publié sur Vesti.uz le 15 février a directement servi de prétexte aux poursuites. L'article mentionnait les dessous politiques du changement de nom d'une rue de Tashkent qui portait le nom de Yurii Ivlev, héros de la 2 Guerre Mondiale originaire de Tashkent. L'article n'a pas plu au pouvoir ouzbek, et, le 1 mars, le rapport du Centre ouzbek de contrôle des informations et des communications sur la diffamation de la part du journaliste tombait.

Alexey Volosevich



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