29 mai 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Osh: La grande tragédie d'une petite rue

03.09.2010 19:34 msk

Ferghana.Ru




La rue Madjirimtal de Osh commence juste après l'ancienne gare routière. C'est en se frayant un passage parmi une multitude de voitures de toutes marques qu'on parvient à cette rue étrangement calme, comme si elle ne se trouvait pas à une centaine de mètres du marché central, l'endroit le plus bruyant de la ville.

Au bout de la file des voitures, les maisons commencent. A gauche, l'étage incendié d'un bâtiment attire notre regard. Les murs blancs dissimulent d'autres maisons incendiées, des deux côtés de la rue, jusqu'au virage. On ne réalise pas immédiatement que derrière les portails fermés, il ne reste que des murs à moitié détruits, des tas de briques, de feraille ou d'ardoise. Pour les voir il faut jeter un coup d'oeil de l'autre côté de ces portails. Mais ils sont fermés.

Les habitants sont introuvables. Ce n'est qu'au bout de cette partie de la rue Madjirimtal que quatre hommes sont assis devant des portails en pierre, sur les restes d'un poteau en béton.

L'un d'eux, le plus âgé m'interpelle.

«Vous n'êtes pas d'ici? Asseyez-vous». Il s'approche, «Ecoutez-nous, au moins...Nous sommes assis ainsi, pas de travail. On ne vivait déjà pas bien avant, mais c'était plus ou moins tranquille. Chacun gagnait sa vie comme il pouvait. Lui, il est électricien, et lui, là, a des mains d'or, il peut construire n'importe-quoi. Je travaillais moi aussi, malgré mon âge. Et maintenant, nous ne savons pas quoi faire. Le marché est juste à côté mais nous avons peur de sortir. Nos femmes y vont, elles n'ont plus peur de rien... Quelle est notre faute? Qu'avons-nous fait?»

Toutes les questions restent en suspens. Elles n'attendent plus de réponse. Les gens parlent avec retenue et à voix basse. Il semble qu'ils sont allés au bout de toutes leurs émotions.

Rue Madjirimtal
Rue Madjirimtal

41 maisons ont été incendiées dans cette partie de la rue en moins d'une heure le matin du12 juin.

«Comment c'est arrivé ? Le matin nous étions chez nous, raconte Ilkhom, un habitant du cru. Personne n'était sorti, tout le monde savait ce qui se passait en ville. Mais quelques personnes sont sorties dans la rue. Tout à coup, on a entendu un bruit. Un char est entré dans la rue, suivi d'hommes armés de mitraillettes, ils étaient entre 40 et 50. Ils se sont mis à passer les portails. La panique. Nous avons remarqué qu'il y avait des femmes avec des sacs à dos dans la foule. Elle en sortaient des paquets noirs qu'elles jetaient par les fenêtres cassées, et qui mettaient le feu. Il n'ont mis qu'une demi-heure pour incendier 41 maisons... Ils sont arrivés au coin de l'autre rue, mais ils n'ont pas pris notre rue, ils n'avaient peut-être plus de paquets... Ils ont fait un détour et sont partis en direction du marché.

Ils ont fait un détour mais ils ont pris le temps d'exécuter 8 habitants et quelques étudiants, qui louaient des chambres dans cette rue. L'un de ces étudiants était pakistanais.

La Rue Madjirimtal. Lieu des tirs
La Rue Madjirimtal. Lieu des tirs

Deux femmes pareillement vêtues passent devant nous. Ilkhom les suit du regard et dit: «Parlez-leur, leurs deux maisons ont été brûlées. L'une d'elle a perdu sa mère et l'autre sa fille».

Nous suivons ces femmes dans une cour, qui abrite en son milieu une grande tente, tout comme dans la cour voisine. C'est tout ce que ces femmes possèdent désormais, mis à part les vêtements qu'elles portent, ceux qu'elles portaient quand elles ont pris la fuite le mois dernier quand des hommes armés ont fait irruption chez elles.

Les femmes s'assoient sur les marches et se mettent à raconter les évenements de ce matin-là. Sans larmes.

Erkinai a perdu sa mère et ses deux fils sont partis dans la famille à Andijan. Il faudra les faire revenir malgré tout, ils ne peuvent pas rester hébergés par la famille toute leur vie, dit-elle. Mais elle ne voit pas comment ses fils pourraient aller à l'école. Et comment restaurer la maison? Le froid va revenir et il ne sera plus possible de vivre sous une tente. Elle aimerait partir rejoindre sa famille mais cela est impossible sans papiers. Ils sont tous partis en fumée. «On rejette nos demandes de nouveaux papiers», dit Erkinai.

Nigora est calmement assise à côté. Il y a un mois elle n'avait qu'une seule joie dans la vie – sa fille de cinq ans Mokhizar. Elle ne demande pas pourquoi on lui a tiré dessus. Nigora ne dit rien, elle hoche juste parfois la tête.

Une autre femme vient de nous rejoindre. Elle s'appelle Gulchekra Djuraeva. Sa maison, ou plutôt ce qu'il en reste, est à côté. Nous passons dans sa cour, au milieu de laquelle, pres d'un arbre brûlé, se trouve une nouvelle tente. Le fils cadet de Gulchekhra en sort le nez et on entend la voix du fils aîné.

La rue Madjirimtal. Nigora et Erkinoi
La rue Madjirimtal. Nigora et Erkinoi

Quand les inconnus armés sont apparus, un jeune homme handicapé se trouvait dans la rue. Il a tenté de fuir, raconte Gulchekra. Il a pu seulement pu atteindre sa cour. Deux ou trois hommes armés l'ont suivi. Gulchekra n'a pas vu à quel moment ils ont pu mettre le feu à sa maison. Elle, ses fils et son père ont pris l'étroit couloir entre la maison et les palissades et se sont précipités vers les autres portails. L'handicapé les a suivis.

La rue Madjirimtal. Le petit Djuraev sur les décombres de sa maison
La rue Madjirimtal. Le petit Djuraev sur les décombres de sa maison

«Nous ne connaissons même pas son prénom, il était soit tadjik, soit turc, raconte Gulchekra. Tous les habitants d'Osh le connaissaient probablement, il mendiait dans son fauteil-roulant au marché. Et il a été tué dans notre cour, sa béquille est toujours là. Il y avait aussi un adolescent d'Ouzbekistan, de 15 ou 16 ans. Il était là pour gagner un peu d'argent. Il faisait du pain dans ce tandir (four en argile). Il a aussi été tué.

L'étroit couloir emprunté pour fuir
L'étroit couloir emprunté pour fuir

Il subsiste de grosses taches près des portails. Rakhmatillo, le père de Gulchekhra est mort ici. Il avait 71 ans. Il avait un petit atelier pas loin de la maison. Il était à la retraite mais n'aimait pas rester sans rien faire.

La rue Madjirimtal. Le tapis sur lequel est mort le vieux Rakhmatillo
La rue Madjirimtal. Le tapis sur lequel est mort le vieux Rakhmatillo

«C'est sur ce tapis que mon père est mort. La femme montre la calotte tâchée de sang de son père. Il a reçu des coups de couteau, des coups sur la tête... Je suis sortie dans la rue avec mes fils, mais des hommes armés s'y trouvaient, ils se sont mis à tirer. Mes fils ont pu s'enfuir et se cacher derrière les arbres, mais moi, j'étais blessée au côté, la balle a traversé. Je ne me souviens pas comment nous avons pu rejoindre le camp des réfugiés, comment nous avons pu passer la frontière... Là-bas on m'a soignée. Mais nous sommes rentrés chez nous assez rapidement, mon père était toujours à la maison...

Le rue Madjirimtal. La cour de Gulchekra Djuraeva
Le rue Madjirimtal. La cour de Gulchekra Djuraeva

Diverses organisations internationales apportent leur aide. Distribuent des provisions. Mais dans les cours touchées il n'y a plus rien pour faire la cuisine. Il n'y a ni gaz, ni d'électricité, dans le meilleur des cas il y juste un point d'eau. Il n'y a même plus de vaisselle. C'est pour ces raisons que beaucoup de gens restent dans leur famille. Et ceux qui vivent chez eux dans les tentes reçoivent de la nourriture de leur famille ou de leurs voisins.

D'après vous, qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Demandent les hommes assis dans la rue. Diverses rumeurs courent sans cesse. Les gens vivent dans l'angoisse. N'y a-t-il pas déjà eu assez de malheur ?

Par Marina Danevich

«Fergana.Ru» mène sa propre enquête sur les évenements tragiques qui ont frappé les villes kirghizes d'Osh et de Djalal-Abad à la mi-juin 2010. Nous avons à notre disposition de nombreux enregistrements vidéo, des photos, des interviews des habitants. En cas d'enquête indépendante internationale nous sommes disposer à produire toutes les informations en notre possession. Nous demandons également tous les témoins des événements tant côté kirghize que côté ouzbek, de continuer à nous envoyer leurs récits, témoignages, photos et vidéos. Vous pouvez nous envoyez vos courriers à l'adresse: ferghana@fergananews.com



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