24 avril 2017








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Chroniques d'Osh: Les habitants du quartier incendié de Teshik-Tash réclament l'attention du pouvoir local

03.09.2010 19:49 msk

Marina Danevitch




Photo©«Ferghana.ru»

Le 12 juin au matin, un groupe de jeunes gens accompagné d'un char est entré dans le vieux quartier ouzbek que ses habitants surnomment Teshik-Tash (Caillou percé). Le quartier s'étend de la rue Lénine au quartier de Shayttube. Aujourd'hui, le long de cette rue, les tentes cotoient les maisons incendiées. Mais tous les sinistrés ne prennent pas le risque de rester passer la nuit sous la tente. Beaucoup la passent dans leur famille pour retrouver leur quartier natal durant la journée. Ils n'ont ici rien à faire et ne font simplement qu'attendre l'arrivée de celui qui leur dira comment continuer à vivre.

D'un côté de la rue, une première maison à deux niveaux a été brûlée juste derrière la salle de concert de l'oblast. De l'autre, les ruines commencent après l'usine de vodka. Derrière un bâtiment de cette usine, cachée de l'autre côté d'un mur surmonté de barbelés, la ruelle de Bakhramov file vers la gauche.

Les restes d'un magasin de pièces détachées automobiles, derrière la salle de concert
Les restes d'un magasin de pièces détachées automobiles, derrière la salle de concert

Quatre femmes m'entrourent dès que je sors mon appareil photo. D'autres les rejoignent. Ce sont des habitantes du cru, qui se mettent à parler plus fort les unes que les autres, jusqu'à faire trembler leur menton pour certaines, des larmes plein les yeux. Elle ont peur de donner leurs noms.

«Vous savez comment ils nous traitent ?», demande une femme. «Ils nous regardent d'un oeil mauvais, comme si nous étions des fous. C'est ça le plus terrifiant. Quand on marche dans la rue il y a toujours quelqu'un pour vous insulter. Ils nous demandent «pourquoi nous sommes là», de « rentrer chez nous en Ouzbekistan», qu'ils «ne nous ne nous laisseront pas vivre tranquillement ici». Regardez par là, on voit toujours marqué en rouge sur cette maison «mort aux ouzbeks». Sur la porte du boucher il y avait «Pas de vie pour les ouzbeks à Osh». Qu'est-ce qu'on a fait de mal? Nous vivions sans gêner personne, chaqu'un avait une maison à bâtir, un jardin à planter... Ceux qui sont venus incendier nos maisons, nous voler, avaient des yeux vides et sans volonté, ils n'avaient aucun goût pour la vie. Et nous ils nous ne laissent pas vivre plus tranquillement qu'eux.»

La jeune femme raconte qu'à la veille des émeutes elle avait acheté du sucre et était partie dans un autre quartier, chez sa mère pour faire de la confiture. Elle n'a pas pu rentrer chez elle. Les voisins l'ont appelé plus tard et ont dit que sa maison était en train de brûler. Elle nous conduit dans sa maison détruite et nous montre tout ce qui en reste, tout juste un lavabo, en se forçant à sourir. Elle n'arrive plus à contenir ses larmes.

«J'avais tout aménagé moi-même! C'était si agréable chez moi, j'avais un jardin. Vous voyez? Le cerisier a brûlé, mon arbre préferé... On avait des invités. On ne vivait pas comme il fallait? Nous vivions les uns avec les autres sans se déranger...»

Le centre d'insertion et de réhabilitation des mineurs aussi brûlé
Le centre d'insertion et de réhabilitation des mineurs aussi brûlé

Les maisons ici étaient toutes simples. Dans de petites cours carrées, les propriétaires industrieux arrivaient à bâtir deux maisons pour eux, leurs enfants et leurs petits enfants, des dépendances, et à planter un petit carré d'arbres et de fleurs.

Huit maisons ont été incendiées dans la rue Bakhramov. Dans l'angle, au pied de murs de brique, qui laissent apparaître des restes de cloisons, une tente blanche abrite une famille de sept personnes. La maîtresse des lieux fait le tour du propriétaire : «ici, c'était ma maison. A côté il y avait un petite café, que j'avais construit de mes propres mains. Même les kirghizes aimaient venir ici, car tout le monde s'y sentait à l'aise. On cuisinait bien et ce n'était pas cher. Tout ça, c'est du passé maintenant.

L'hiver arrive bientôt. On ne nous propose rien pour remplacer nos maisons perdues, on ne nous livre même pas de matériaux de construction, on ne nous laisse même nettoyer les décombres. Aucune autorisation pour reconstruire. «Ils préfèrent sûrement tout démolir au bulldozer et batîr ce qui leur conviendra, disent les femmes. On ne montre pas nos maison à la télévision. Nous avons vu de nos yeux des fonctionnaires acompagner des étrangers dans un immeuble à cinq étages. C'était comme si on n'existait pas».

On ne laisse pas les propriétaires nettoyer les décombres de leurs maisons incendiées et détruites
On ne laisse pas les propriétaires nettoyer les décombres de leurs maisons incendiées et détruites

Un vieillard s'approche de nous. «Quand les habitants auront-ils accès à une aide médicale gratuite? Ils avaient promis, les soins coûtent chèr et tout le monde a des problèmes d'argent, pas d'endroit où en gagner. Quand un représentant du pouvoir local nous rendra-il visite? Ils disent qu'ils fourniront un logement à tout le monde avant l'arrivée du froid et ils ne se déplacent même pas.Seules les organisations internationales apportent de l'aide, ils nous ont donné des tentes, des provisions. Mais ils ne nous construiront pas de maisons...»

Le matin du 12 juin, à l'entrée du quartier Teshik-Tash, les bruits, les tirs, les cris se sont élevés, les habitants paniqués ont quitté leurs maisons en catastrophe, ont emprunté des ruelles vers la rue Kurmandjan Datka, sans argent, sans papiers. Ils n'ont rien pu prendre sur eux. Ce jour-là, les femmes et les enfants n'ont pas pu rentrer chez eux. Ils se sont dirigés vers Sari-Tash et ses camps de réfugiés. Certains ont pu trouver une voiture, d'autres y sont allés à pied. Beaucoup d'hommes sont restés pour surveiller les maisons comme ils le pouvaient.

«Notre voisine, racontent les femmes, n'a retrouvé son mari qu'en rentrant d'Ouzbekistan. Il était resté dans sa maison qui a été incendiée. Il gisait brûlé sous les décombres. Une partie de sa jambe a été mangée par un chien.

Selon les habitants du quartier Teshik-Tash, 17 personnes ont été tuées ici. Ils affirment que certains ont été tués par des snipers, qu'ils les ont vus de leurs propres yeux. Ils ont même indiqué l'endroit d'où aurait tiré ce snipeur – la fenêtre d'un grenier du bâtiment du côté de l'usine de vodka.

La fenêtre du grenier d'où aurait tiré le sniper
La fenêtre du grenier d'où aurait tiré le sniper

Les huit maisons incendiées de la rue Bakhramov mis à part, soixante-treize autres, ainsi que dix-sept bâtiments ont été brûlés dans le quartier de Teshik-Tash dans la rue Lénine. Même le centre d'insertion et de réhabilitation pour mineurs a été incendié.

Ce jour terrible, tout le monde fuyait. Mais une famille est restée dans la rue Bakhramov. Ils étaient en train de prendre leur petit déjeuner. Khikmatullo était chez lui avec son fils et ses petits-enfants qui venaient de la Russie. Une vingtaine d'homme armés se sont introduits chez lui. L'hôte a tenté de leur parler pacifiquement, il a même proposé du thé. Pour toute réponse, on lui a tiré dans la main.

Ils se sont ensuite livrés au cambriolage. Les intrus prenaient tout ce qui leur passait sous la main. Mavlyuda, la femme de Khikmatullo a tenté de défendre ses biens mais elle n'y a gagné qu'un coup de couteau dans la main.

Nous ne savons pas ce qu'ils ont fait à leurs deux filles. Mais ceux qui ont pu les voir disent qu'elles étaient dans un état qui faisait peine à voir. Ils sont restés en vie, ce qui est l'essentiel. Ils ont été chassés de chez eux, la maison a été cambriolée et incendiée.Cette famille est allée aussi à Sari-Tash, Khikmatullo a été transferé à Andijan, où son bras a été soigné à l'hôpital. Puis, ils sont tous partis en Russie chez leur fils, pour toujours.

Les tentes de Teshik-Tash, le long de la rue Lénine. Les tentes ont été fournies par le Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies
Les tentes de Teshik-Tash, le long de la rue Lénine. Les tentes ont été fournies par le Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies

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Marina Danevitch



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