22 juillet 2017








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Tolekan Ismailova: «Une commission d'enquête internationale sur les événements de juin doit être mise en place avant les élections»

21.09.2010 01:22 msk

Maria Yanovskaya




La création d'une commission d'enquête internationale sur les événements qui se sont produits au Kirghizstan depuis avril 2010 est un objectif que se sont fixé les organisations internationales de défense des droits de l'Homme et les diplomates de plus d'une centaine de pays qui se sont réunis en septembre 2010 à Barcelone.

Tolekan Ismailova, présidente de l'organisation de défense des droits de l'Homme Citoyens contre la corruption y a présenté son rapport.

Tolekan Ismailova a été contrainte de quitter le Kirghizstan début juillet 2010. On lui a fait comprendre qu'elle était trop au centre des événements au moment où des groupes criminels se partageaient les spères d'influence, et qu'elle ferait mieux de prendre de la distance. Tolekan Ismailova et d'autres défenseurs des droits de l'Homme se sont rendus dans le sud du pays juste après les événements tragiques de juin. Ils ont rendu visite aux habitants de la ville, ont discuté avec eux et essayé de reconstituer le fil des événements. Ils sont entrés en contact avec des médecins et ont aidé à transporter les blessés des quartiers aux hopitaux... Manifestement, la plupart des défenseurs des droits de l'Homme, de journalistes, et des militants, se sont retrouvés dans une situation dans laquelle ils ont vu ce qu'il ne fallait pas voir. Tolekan est partie et l'on n'entendait plus parler d'elle. Puis, soudain, elle est apparue à Barcelone pour présenter son rapport , puis à Paris pour une conférence de presse...

«Il n'existe pas au Kirghizstan de socle politique capable de présenter un programme de développement pour le pays», dit Tolekan Ismailova à Ferghana.ru. «En 20 ans d'indépendance, les liens de coopération et de compréhension mutuelle entre la capitale et les régions ont été détruits. Il existe un grand fossé entre les citoyens ordinaires et le pouvoir, qui travaille aujourd'hui comme autrefois. Le pouvoir ne traite pas tous les citoyens sur un pied d'égalité et pratique la tromperie... Nous donnons l'apparence d'une démocratie: des élections se tiennent mais le respect de la dignité humaine est absent. Dans tous les cas, l'expérience kirghize a démontré qu'une telle démocratie ne pouvait pas exister.

En 2005 nous étions, semble-t-il, la seule organisation à dire que la révolution qui avait eu lieu n'était pas celle du peuple, mais qu'elle avait été volée, qu'elle était mensongère, bien que d'autres militants saluaient alors Bakiev et son équipe. De notre côté, nous savions qui avait conçu et financé cette révolution, quel rôle avait joué le crime organisé. Les manifestations nationalistes de cette époque nous laissaient perplexes...

Je me souviens qu'en février 2006, le village d'Iskra a été détruit, et que les dounganes ont été contraints de s'enfuir. A ce moment-là, c'est contre eux que la violence était dirigée. Le slogan : «Allez-vous-en! Ce sont nos terres!». Par la suite, ce sont les turcs meskhètes qui ont été pris pour cible, puis les ouzbeks dans le sud... Et quand nous prenions la défense de représentants d'autres ethnies on nous accusait de ne pas être de «bons kirghizes».

Extraits du rapport de Tolekan Ismailova

Le gouvernement provisoire du Kirghizstan ne s'est malheureusement pas montré capable de garantir la sécurité des citoyens et n'a pu garantir les conditions nécessaires à une transition sans violence du pouvoir. Il y a de plus de forts soupçons concernant l'implication de certains des membres du gouvernement dans les violences.

... L'action de l'OSCE s'est malheureusement montrée insuffisante pour prévenir le conflit. En mai 2010, la délégation de l'OSCE à Bishkek avait rejeté la demande que lui faisaient les militants des droits de l'Homme: envoyer un représentant pour participer aux négociations avec le président de l'époque, Bakiev, ce qui était nécessaire pour une transition pacifique du pouvoir.

Après les événements de juin, le pouvoir a arrêté des centaines de personnes accusées d'avoir participé à l'organisation des émeutes. Les représentants de l'ethnie ouzbek ont été arrêtés dans des proportions supérieures à la normale, nombre d'entre eux l'ont été arbitrairement. Nous reçevons de nombreuses informations sur la maltraitance infligée aux personnes incarcérées. Les gens subissent des tortures et finissent par avouer. Les prisonniers n'ont pas accès à une aide médicale et juridique. Leurs familles font l'objet de persécutions, et sont parfois obligées à payer des sommes importantes pour obtenir la mise en liberté des leurs. Nous avons reçu des informations concernant le décès de détenus. Les arrestations arbitraires persistent et des gens subissent toujours des tortures de la part des représentants des forces de l'orde, surtout dans les sous-sols du Comité de sécurité nationale à Bishkek, Osh et Bazarkorgon.

Ceux qui ont souffert du conflit et d'autres formes de violence restent seuls face à leur détresse et à leurs problèmes, sans aide de l'état. Ils n'ont pas accès à l'aide médicale, ne reçoivent pas non plus d'aide de la part des forces de l'ordre.

Actuellement, les schémas opérationnels d'aide aux victimes du conflit sont inexistants au Kirghizstan. L'aide apportée par le gouvernement et par les ONG et insuffisante.
La situation est très complexe au Kirghizstan. La bataille des éléctions sera très rude. De nouveaux partis, avec des leaders jeunes, ont fait leur apparition, mais se heurtent toujours à de nombreux obstacles, même lors des campagnes électorales. Le pouvoir est toujours aux mains de la nomenclature soviétique, et a tout fait pour démoraliser les journalistes indépendants, les opposants ou simplement les militants, et les obliger à quitter le pays ou à changer d'activité. Les hommes politiques ont détruit de leurs propres mains les outils qui étaient censés les aider.

Ceux qui sont restés en place ont appris à ne pas traiter tout le monde sur un pied d'égalité et font un mauvais usage du pouvoir, recourant à des moyens radicaux pour y arriver. M. Tekebaev, par exemple, annonce que seules les balles et la rumeur peuvent l'arrêter... Des mots qui portent en eux le recours possible à la violence conçue comme un moyen de lutte.

Malheureusement, l'élite kirghize manque de leaders à même de privilégier l'idée d'un développement démocratique du pays sans avoir recours à la violence, à l'image du Mahatma Ghandi ou du Printemps de Prague en 1968...»

Est-il possible que l'élite ne se distingue pas suffisamment du peuple? Les révolutions kirghizes sont elles l'illustration du fait que des changements ne peuvent survenir que par la violence dans le pays?

«Les révolutionnaires kirghizes et ceux qui se nomment comme tels n'aspiraient pas à des changements sociaux. Ils ne cherchaient qu'à arriver au pouvoir. La corruption est arrivée au Kirghizstan en 1993, en même temps que la compagnie minière d'extraction d'or Kumtor Operating Company. Le tout premier accord avec cette société était déja entâché de corruption et il l'est toujours! Le pouvoir actuel ne parvient toujours pas à lancer des réformes et à faire revenir le pays au respect de la loi, à la justice et à la transparence. Kumtor Operating Company ainsi que Centerra Gold Inс. sont dangereux tant pour le Kirghizstan que pour toute la Vallée de Ferghana. Leur présence constitue une menace permanente tant pour les vies humaines que pour l'écosystème de la région.

Au Kirghizstan, il n'existe pas encore une élite capable de mettre en avant des repères moraux. Cette élite n'apparaîtra pas sans l'aide coordonnée de toutes les forces démocratiques, ONG comprises.»

Quelle est la situation des défenseurs des droits de l'Homme au Kirghizstan actuellement? Il court des rumeurs selon lesquels Aziza Abdirasulova souhaiterait quitter la commission d'enquête sur les événements de juin...

«Il y a toujours des problèmes en ce qui concerne les défenseurs des droits de l'Homme. La question la plus épineuse aujourd'hui est la sentence d'Azimjan Askarov. La pression était constante, la violence même, en ce qui concerne la famille du policier décédé. Le juge était au courant de tout mais ne faisait rien pour l'empêcher, les gardes regardaient sans rien faire... Seul un procès équitable pouvait démontrer à la société et aux parties la culpabilité ou l'innocence d'Askarov. Mais qui peut croire qu'un procès marqué par de telles violations était équitable? Nous demandons l'annulation de la sentence et la réexamen du dossier sans violation de la loi.

Les militants des droits de l'Homme font toujours l'objet de surveillance de la part du pouvoir. Nombre d'eux sont traités de «nomades» du fait qu'ils passeraient d'un camp ou d'une famille à l'autre en fonction de qui est le plus puissant à un moment donné. Un défenseur des droits de l'Homme doit préserver son indépendance, et être impartial. Quand un miliant ne met visiblement pas tout le monde sur un pied d'égalité, il attire forcément les regards sceptiques. Et ceux que nous défendons se retrouvent ainsi entre le marteau et l'enclume.»

Qu'entendez-vous par là?

«Ce n'est pas la peine d'intégrer une commission ou un kurultai (assemblée populaire). Il faut travailler sur les principes. Si Aziza Abdirasulova a décidé de quitter la commission, je salue sa démarche du fait que je ne peux rien dire de bon sur le travail de cette commission.»

Pensez-vous qu'il n'y aura pas d'enquête objective sur les événéments dans le sud du Kirghizstan?

«C'est une question centrale. Roza Otunbaeva, présidente légitime, doit faire preuve de volonté politique et garantir de bonnes conditions de travail à la commission internationale d'enquête. L'enquête doit être menée de manière indépendante, impartiale et professionnelle. A défaut de quoi aucun progrès ne se produira au Kirghizstan, on assistera simplement à la continuité de la politique précédente, déja en place bien avant avril 2005. Je constate avec plaisir que certains changements se sont produits au Kirghizstan: on a changé de Procureur général et de ministre de l'Intérieur... mais j'attends des changements plus profonds. Si aucune enquête objective ne se tient, je crains que le conflit ne persiste et ne prenne un tour radical.»

Qu'entendez-vous par là?

«Si les gens ne reçoivent aucun soutien, qu'ils n'ont pas accès à l'information, ils basculent dans la clandestinité, prennent le maquis. Nous en avons déjà vu l'illustration dans d'autres pays. Vous savez qu'en Corée du Sud et en Russie ont eu lieu des altercations entre kirghizes et ouzbeks... Les tensions existent. Et au Kirghizstan on doit respecter les droits des victimes de violences.»

Placez-vous vos espérances en M. Boibolov?

«Je ne pense pas que M. Boibolov soit seul. La présidente doit disposer d'une équipe capable de mettre en place un socle propice à des actions communes et une tactique viable pour atteindre ses objectifs. Le gouvernement provisoire, avec à sa tête Roza Otunbaeva, a la possibilité de démontrer de quoi il est capable d'ici aux élections. Il est nécessaire de mettre en place des institutions civiles capables de résoudre les conflits et de rétablir la paix au Kirghizstan. La commission internationale doit commencer son travail avant les éléctions.»

Quand pensez-vous rentrer au Kirghizstan?

J'ai quitté le Kirghizstan mais je travaille toujours pour lui. Nous organisons des rencontres entre défenseurs des droits de l'Homme et diplomates, et, avec l'aide des organisations internationales, nous nous soucions du destin des victimes des événements... Je rentrerai après les prochaines élections.

Maria Yanovskaya



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