18 novembre 2017








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Kirghizstan: condamnés pour avoir fait appel à la prière en dehors des horaires ou pour avoir appelé à l'aide

30.09.2010 02:14 msk

Feruza Djani




Au sud du Kirghizstan une série de procès judiciaire se tient en ce moment. Au nombre des accusés, aucun réprésentant des forces de l'ordre, aucun bandit avec du sang sur les mains. Dans le box des accusés, on ne trouve que des citoyens qui ne faisaient que se défendre, tous membres de l'ethnie ouzbek.

Dans la région de Kara-Suu, dans l'Oblast d'Osh, au Kirghizstan, quatre habitants ont été condamnés pour avoir appelé à des violences ethniques depuis les minarets des mosquées dans la nuit du 11 juin 2010.

Prière de nuit ou appel à l'insurrection ?

Selon l'agence de presse AKIpress, qui évoque des sources proches du parquet local de Kara-Suu, Djamaldin Isakov et Abdimukhtar Shukurov auraient appelé les habitants à «ne pas dormir et à se préparer pour la bataille» par le biais des haut-parleurs des mosquées du village de Nurdar. Nurmukhammad Matraimov et Yuldoshboi Kirgizbaev auraient agi de même dans les mosquées de Kashkar-Kishtak

Dans le même temps, selon la chaîne de radio Azattik (filiale kirghize de Radio Svoboda) qui évoque un juge de Kara-Suu, les quatre hommes auraient été inculpés pour avoir appelé à la prière à une heure non prévue, ce qui, d'après le parquet, serait la preuve d'un appel à la violence.

Ces quatre personnes ont été reconnues coupables d'incitation à la haine raciale et à la violence, et condamnées à quatre ans de prison ferme.

Ni Akipress ni Azattik ne précisent à qui se seraient adressés ces appels à l'émeute. Aux représentants de l'ethnie kirghize, de l'ethnie ouzbek? Notons que le texte de l'appel à la prière incriminé s'adresse à tous les musulmans, peu importe leur ethnie ou leur nationalité. Les différentes ethnies se rendent aux mêmes mosquées au Kirghizstan. Les choses auraient été différentes si cet appel avait vraiment été le signal déclencheur des émeutes. Mais à destination de qui?

Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»
Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»

Ferghana.Ru n'est pas parvenu à obtenir plus de précisions de la part du Tribunal et du Parquet de Kara-Suu.

«Tout est de la faute des Ouzbeks»

Rappelons que Tursunbek Akun, ombudsman (Rapporteur pour les droits de l'Homme) au Kirghizstan, a déclaré qu'« il était d'ores et déjà clair que c'était les ouzbeks qui avaient organisé les émeutes. Dans la nuit du 10 au 11 juin, dans les localités à dense population d'ethnie ouzbek, des fusées éclairantes ont été lancées, et les appels à la prière depuis les mosquées ont débuté à deux heures du matin au lieu de 5h15 ». Selon l'ombudsman, ces appels auraient constitué un signal de départ pour les émeutes. Notons qu'aucune conclusion d'enquête sur les événements à Osh et Djalal-Abad n'a encore été communiquée au Kirghizstan.

Dans le même temps, la fondation «Otkritaya posiziya» a questionné les voisins des deux mosquées incriminées.

L'édition en ligne de 24.kg cite les paroles Dmitrii Kabak, directeur de la fondation «Otkritaya posiziya» «Les aînés qui lancaient l'appel à la prière n'ont pas appelé aux émeutes». D. Kabak a indiqué, sur la foi des témoignages collectés, que les appels visaient à prévenir les habitants d'une menace approchante.

«Selon les témoignages, les tirs retentissaient déjà quand l'appel a été lancé. Selon les habitants du cru, l'appel des mosquées ne disait que : «Sortez, un grand danger approche!», souligne Dmitrii Kabak.

L'un des habitants de Kara-Suu, postant un commentaire sur Ferghana.ru, partage cette opinion. Dilyor Djumabaev, un militant du parti «Khizbut-Takhrir» dit ainsi : «Je n'ai rien entendu, j'habite assez loin. Mais on m'a raconté que les employés des mosquées se sont mis à appeler une heure après le début des émeutes, annonçant leur debut et appelant les gens à la vigilance, à protéger leurs maisons et leurs familles. Par ailleurs, on m'a raconté que dans les localité à dominante kirghize, des appels du même genre ont été lancés des mosquées. Mais on ne parle pas de ces cas-là».

Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»
Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»

Selon les sources de Ferghana.Ru, des rumeurs sur de tels agissements de la part des musulmans ouzbeks courraient dans le sud du Kirghizstan et irriteraient les kirghizes. Cependant, aucun «témoin» de tels événements n'est capable de nous dire exactement de quel propos relèveraient ces appels.

Ces rumeurs ont indigné une partie de l'opinion. Elles sont citées, au même titre que celles qui évoquent le viol par des ouzbeks de jeunes filles kirghizes à la résidence universitaire d'Osh, parmi les raisons qui ont motivé les émeutes. Rapellons que ces rumeurs de viol n'ont jamais été confirmées, comme annoncé le 27 juillet par Aziza Abdirasulova, membre de la Commission d'Etat d'enquête sur les événéments dans le sud du Kirghizstan, laquelle avait assisté en personne à l'interrogatoire des étudiantes et des concierges présents cette nuit-là dans la résidence, qui auraient déclaré qu'aucun viol n'avait été commis et que les étudiantes se trouvaient en lieu sûr. Le Recteur de l'Université a également réfuté toute allégation de viol sur la chaîne nationale de télévision. Sa déclaration a été confirmée par la suite par l'adjoint du Procureur général de la République.

Il est judicieux de noter qu'au sein des instances dirigeantes du culte musulman au Kirghizstan, personne ne sait rien des quatre accusés, ni de l'appel nocturne du 11 juin. C'est ce qu'a déclaré à Ferghana.Ru l'un des adjoints du muftii suprême qui a préféré garder l'anonymat: «J'entends cela pour la première fois, d'où de telles rumeurs peuvent-elles bien sortir ?, s'est-il indigné. C'est une provocation».

«Nous avons attendu de l'aide, est-ce une faute?»

Plusieurs membres de l'ethnie ouzbek ont été accusés de fait qui démontrent leur statut de victime plus que celui d'instigateur d'émeutes interethniques.

Selon AKIpress, le même Tribunal de la région de Kara-Suu à condamné ces jours-ci des habitants du village de Kashkar-Kishtak à deux ans d'emprisonnement. Il s'agit de Uktomjon Akhmatjanov et Islamjan Khusanov, accusés d'avoir tracé des «SOS» sur les murs des maisons le 12 juin. Selon l'enquête ces actions auraient constitué une incitation à la haine raciale. Ces gens auraient donc «de fait monté les membres de l'ethnie ouzbek contre les membres de l'ethnie kirghize», et, toujours selon l'enquête, auraient feint de demander de l'aide afin d'aider l'armée nationale de la République d'Ouzbekistan à se répérer sur le territoire, armée supposément appelée de ses voeux par l'ethnie ouzbek. Telle est la conclusion de l'enquête, qui a reçu l'approbation du juge. Ainsi, un inoffensif appel international à l'aide est devenu par la vertu de la justice kirghize la base d'accusations contre des gens qui avaient passé ce message parce qu'ils sentaient le danger approcher.

Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»
Osh, juin 2010. Photo de «Ferghana.Ru»

On peut légitimement douter de l'impartialité des décisions des juges du Kirghizstan. Des militants des droits de l'Homme et leurs avocats avaient dénoncé à maintes reprises l'arbitraire au sein des lieux de détention au Kirghizstan, où les détenus sont poussés aux aveux par la torture. L'un de ces avocats confirme bien que des aveux soutirés par la torture ont été retenus comme preuves de culpabilité. Selon lui, des détenus ont été torturés à l'aide de sacs plastiques placés sur leur tête et ont été battus. Les avocats n'ont eu accès à leurs clients qu'au bout de trois ou quatre jours, une fois ces derniers passés aux aveux, épuisés par les coups.

Même si l'accusé persiste à nier et si l'accusation ne parvient pas à apporter des preuves tangibles, le détenu est tout de même condamné, comme le démontre le cas d'Azimjan Askarov, militant des droits de l'Homme, condamné à la réclusion à pérpétuité.

Quel est le role de Bishkek?

Quoi qu'en disent ceux qui nient le caractère ethnique du conflit au sud du Kirghizstan, cet aspect est bien présent. Selon certaines sources, tous les enquêteurs désignés appartiennent à l'ethnie kirghize et les lieux de détention sont remplis de membres de l'ethnie ouzbek. «Je suis avocat, mais je n'ai pas connaissance d'affaire où les ouzbeks seraient reconnus comme victimes. Je ne dispose peut-être pas de toutes les informations.» affirme un avocat interrogé par Ferghana.Ru. Peut-être. Mais ses propos confirment les rapports de Human Rights Watch, qui s'est dit être inquiet de la prédominance des ouzbeks parmi les personnes interpellées. Cet organisme a averti que les arrestations arbitraires et les tortures pouvaient entraîner une montée de la tension dans un climat déja délétère au sud du Kirghizstan.

«Au cours d'un entretien avec un représentant des forces de l'ordre, ce dernier nous a fait comprendre qu'il n'avait aucune intention d'interpeller des kirghizes, car selon lui, cela risquait d'entraîner de nouvelles confrontations. Dans deux quartiers à dominante kirghize, les policiers ont déclaré à nos collaborateurs qu'il n'y avait pas de kirghizes au nombre des personnes intérpellées. Cinq avocats (kirghizes et ouzbeks) ont déclaré à nos collaborateurs qu'ils n'avaient que des ouzbeks pour clients à la suite des pogroms de juin», note le rapport de Human Rights Watch.

Une telle situation nécessite une intervention de l'étranger, sans quoi les enquêteurs et les juges n'afficheront aucune volonté de se montrer impartiaux. Le 20 septembre, Islam Karimov, président de la République d'Ouzbekistan, a demandé la mise en place d'une enquête internationale. Ces derniers jours, Barack Obama a appelé Roza Otunbaeva, son homologue kirghize, à avancer une date pour la constitution d'une commission internationale d'enquête sur les événements de juin et pour le déploiement des 52 hommes du groupe de l'OSCE, dont la ville d'Osh voit l'arrivée d'un mauvais oeil. Bishkek prêtera-t-elle l'oreille à New-York et à Tashkent?

La réaction du gouvernement et du président kirghizes aux décisions des juges du sud du Kirghizstan se fait attendre. Il semble que le nouveau gouvernement se préoccupe davantage de régler ses comptes avec le régime précédent que d'établir les responsabilités dans les événements tragiques d'Osh. Ainsi, des enquêtes ont été ouvertes contre les juges du Tribunal Constitutionnel à propos de fraudes supposées lors des élections de 2007 et de 2009. Le gouvernement souhaite également priver Askar Akaev, premier président du Kirghizstan, de son immunité. Ce qui se passe actuellement dans le sud du pays ne semble pas beaucoup préoccuper Bishkek.

Feruza Djani



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