29 mai 2017








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Tortures en Ouzbekistan: la position défendue par Sanjar Umarov, ex-détenu, suscite de vives critiques parmi «ses collègues»

17.10.2010 19:18 msk

Kh. Saiid Akhun




Des dissidents ouzbeks et des militants des Droits de l'Homme ont vivement critiqué les déclarations dans le New York Times de Sanjar Umarov, célèbre homme d'affaire et ex-leader d'un parti d'opposition. Les dissidents ont notamment été surpris par les propos de S.Umarov selon lesquels les tortures dont il a été témoin, étaient «une initiative prise par les bourreaux et non le fruit d'une politique d'état». Selon de nombreux militants, S. Umarov déforme délibérément la réalité.

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Tashpulat Yuldashev, politologue réputé, ancien employé du Ministère des affaires étrangères soviétique et membre du corps diplomatique de l'Ouzbekistan par le passé, qui réside aujourd'hui aux Etats-Unis, affirme avoir étudié la question de la torture dans les lieux de détention pendant la période 2005-2007. Il tire ses informations de son voisin Ravil Usmanov, ancien directeur de prison, qui recevait régulièrement chez lui ses collègues et supérieurs, ainsi que d'un certain «Nurik» Bechagatcheskii, membre de la pègre.

«J'étais en permanence à même de m'assurer de la crédibilité de toutes mes sources, indique T. Yuldashev. Je vous cite un exemple. Les familles des détenus faisaient passer par un officier de ma connaissance des sommes d'argent allant de 100 à 1000 dollars. Ses commissions étaient de l'ordre de 40%. Ce système a fonctionné un bon moment et arrangeait tout le monde. Puis j'ai un jour appris que cet officier s'était soudainement mis à torturer les détenus à qui il transmettait l'argent. Les familles des détenus m'ont demandé pourquoi il avait changé de comportement. Lui m'a expliqué que des rumeurs s'étaient répandues parmi les détenus selons lesquelles il était le plus juste et le plus aimable des gardiens, que ces rumeurs étaient arrivées jusqu'aux oreilles de ses supérieurs, lesquels lui avaient alors adressé un avertissement. Il s'en était sorti en subornant ses supérieurs, et avait du se mettre à torturer ceux qui pouvaient affirmer qu'il était un géôlier cultivé et gentil», raconte T. Yuldashev.

T. Yuldashev affirme avoir pu recueillir une multitude de témoignages similaires. Des informations qui démontreraient que les personnes interpellées et les détenus subiraient systématiquement des tortures à la demande des instances dirigeantes. Un aspect important de la politique d'état qui «viserait à terroriser la population afin de la tenir dans la peur et la soumission totale».

«Je pense que Sanjar Umarov, bien qu'ayant lui-même subi des tortures atroces, ne peut toujours pas se résoudre à croire que ces tortures découlaient d'une politique répressive de l'état. Si tel n'était pas le cas, dès les premiers cas de torture révélés, les pouvoirs publics auraient publiquement mis les bourreaux hors d'état de nuire et les auraient puni de manière exemplaire. Mais la torture est appliquée de manière sytématique depuis 1999 et le gouvernement n'affiche aucune volonté de gérer la situation. Sanjar Umarov ne souhaite pas croire à l'emploi de la tortures au niveau national. Il se peut que l'une des conditions de sa libération ait été qu'il nie dans la presse étrangère les informations sur le recours à la torture en Ouzbekistan à une échelle nationale», estime T. Yuldashev.

Bakhadir Namazov
Bakhadir Namazov
Bakhadir Namazov, un autre militant des droits de l'homme, opposant au régime actuel en Ouzbekistan a, à son tour, déclaré être en désaccord avec Sanjar Umarov. Il estime que les tortures étaient et sont toujours le résultat d'une politique d'état.

«Si le pouvoir avait souhaité l'abolition de la torture, ils l'aurait fait depuis longtemps. Ils savent parfaitement qui se livre à la torture, ils les soutiennent. Aucun système de vidéosurveillance ne serait d'aucune aide sans changement de politique. Mais celà pourrait en diminuer le volume. Le pouvoir ne sera jamais d'accord. Les vidéocaméras ne sont pas si chères. En diminuant le nombre d'employés des forces de l'ordre on pourrait en équiper les établissements...», estime Bakhadir Namazov.

Bakhadir Musaev
Bakhadir Musaev
Bakhadir Musaev, sociologue, s'est étonné des déclarations de Sanjar Umarov en les qualifiant d' «absurdités». «On dirait que ce n'est pas chez nous qu'on pratique la force pour résoudre les problèmes, que les gens ne sont pas angoissés, que ce n'est pas chez nous que le système politique a échoué dans le domaine des Droits de l'Homme...», le sociologue ricane. De plus, il souligne que tout le monde sait qui, en Ouzbekistan, donne l'exemple en matière d'illégalité et d'arbitraire, en mettant en place un mode de gouvernement anticonstitutionnel qui viole l'article 92 de la Constitution.

Bakhadir Musaev estime que le fait que S. Umarov déclare qu'Islam Karimov n'est pas impliqué dans les tortures pourrait être lié à l'émergence des relations entre Ouzbekistan et Etats-Unis. Gulnara Karimova vient d'ailleurs de présenter sa nouvelle collection avec un défilé de mode sur le sol américain.

Un représentant de l'organisation de défense des Droits de l'Homme Ezgulik, basée en Ouzbekistan, estime que ce n'est pas par hasard que cet entretien avec Sanjar Umarov soit paru dans le New York Times au cours de la visite du président ouzbek aux Etats-Unis. Il est probable que sa diffusion fait suite à une décision concertée. Le réprésentant d'Ezgulik ajoute que même si les tortures étaient la conséquence d'initiatives individuelles, ces derniers devraient être punis sévèrement par le pouvoir, qui se rend complice des exactions dans le cas contraire. Il est insensé d'évoquer des initiatives individuelles si le pouvoir ne fait rien pour les arrêter et les soutient même.

Nadezda Ataeva
Nadezda Ataeva
Nadezda Ataeva, présidente de l'association Pour les Droits de l'Homme en Asie Centrale, basée en France, s'est dite déçue des propos de S. Umarov... Selon elle, «Sanjar Umarov a certainement été victime de tortures. Les preuves existent. Son état de santé s'était aggravé, il avait été condamné à de nombreuses années de prison. Il n'est pas seul à s'être heurté au caractère répressif du régime de Karimov. Il devait toujours en faire des cauchemars, suivre un traitement. Mais ses propos nous décoivent, ils ressemblent à un marchandage. On ne sait pas trop ce qu'il cherche. Et cet article l'a rendu encore plus difficile à suivre pour tout le monde».

Mutabar Tadjibaeva, une militante connue des Droits de l'Homme, détentrice de trois prix internationaux dans ce domaine, a indiqué à Ferghana.ru qu'à chaque annonce d'une amnistie fait suite une période de terreur dans les lieux de détention. Les directeurs de prison mettaient alors les détenus en rang et évoquaient pour chacun des violations des règles annulant leur droit à l'amnistie. «Umarov n'aurait-il jamais été témoin de telles choses? Considère-il qu'elles résultent d'une initiative individuelle des peronnels ?

Mutabar Tadjibaeva
Mutabar Tadjibaeva
Je suis atterrée par les déclarations de S. Umarov. Nous sommes libres, nous ne subissons plus ni humiliations ni tortures au quotidien. D'autres les subissent toujours en prison, et les déclarations de S. Umarov exonérant le pouvoir ouzbek sont une insulte aux victimes de l'arbitraire total. Nous n'avons pas le droit d'agir de la sorte. Quiconque a passé au moins une journée dans un tel enfer n'a pas de droit de faire des déclarations pareilles. Et si la déclaration de S. Umarov était vraisemblable, alors pourquoi le gouvernement n'agirait-il pas pour arrêter ces tortures dans les prisons dénoncées de tous côtés? Pourquoi le pouvoir est-il incapable de mener une enquête objective et de révéler ce qu'il s'est passé dans mon cas? Pourquoi le gouvernement ne punit-il pas les assassins d'Emin Usmanov, de Shovruk Ruzimuradov? Ce ne serait pas si difficile pour pouvoir ouzbek d'identifier leurs bourreaux», s'indigne M. Tadjibaeva.

Ulugbek Khaidarov
Ulugbek Khaidarov
Ulugbek Khaidarov, célèbre journaliste détenu en Ouzbekistan par le passé, confirme l'implication directe du gouvernement dans les tortures au sein des lieux de détention. Ayant été maltraité dans une prison ouzbek, les déclarations de S. Umarov n'ont fait que rouvrir ses plaies. Il a ainsi rappellé que les tortures qu'il subissait étaient filmées afin de pouvoir être visionnées à posteriori pour preuve de l'exécution des ordres. Les tortures faisaient et font donc toujours partie d'une politique d'état.

Pour conclure cet article, rappellons que ces dernières années, les prisons ouzbekes ont restitué les corps d'au moins dix à quinze détenus. Les familles ont par la suite signalé que ces corps portaient des traces de tortures et d'interventions chirurgicales. Agzam Turgunov, défenseur des Droits de l'Homme, avait montré lors de son procès des traces de brûlure sur son corps. C'était un enquêteur qui les lui avait laissées en l'aspergeant d'eau bouillante. Rappellons aussi le cas des soeurs Soatov, dont une a donné naissance à un enfant en prison. Les coupables n'ont jamais été punis en dépit des vives réactions suscitées à l'échelle internationale.

Kh. Saiid Akhun



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