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Steve Swerdlow: «Les Droits de l'Homme en Ouzbekistan ont perdu la bataille»

21.03.2011 13:51 msk

Jildiz Karaeva

Sur la photo: Steve Swerdlow

Human Rights Watch (HRW) aurait perdu l'espoir a reprendre son travail en Ouzbekistan face à l'obstruction des autorités ouzbeks.

Le 10 mars, les représentants d'HRW ont reçu une communication de la Cour Suprême de la République de l'Ouzbekistan évoquant l'éventuelle fermeture de leur agence. Les autorités ouzbeks n'ont avancé aucun motif pour la fermeture de ce bureau qui, ouvert dans le pays depuis 1996, avait du attendre 2007 pour être répertoriée par le ministère de la Justice, sans pour autant obtenir pleinement le droit de travailler dans le pays.

N'ayant pu obtenir une accréditation en 2007, Andrea Berg, à l'époque chef des bureaux d'HRW à Tashkent, avait du quitter l'Ouzbekistan. En 2008, Igor Vorontsov n'avait à son tour pas pu obtenir d'accréditation. Selon les autorités ouzbeks, il «ne comprenait pas la mentalité du peuple ouzbek» et «n'était pas à même d'évaluer la pertinence des réformes menées par Islam Karimov, le président de la République».

En décembre 2010, c'est Steve Swerdlow, un autre répresentant de HRW, qui s'est vu refuser cette accréditation. Il partage aujourd'hui avec Ferghana ses observations sur la situation des Droits de l'Homme en Ouzbekistan.

-Steve, quand Human Rights Watch a-til appris que vous ne pourriez pas travailler à Tashkent?

-Le refus d'accréditation nous a été notifié le 24 décembre 2010. J'ai reçu une convocation au Ministère de la Justice où je me suis fait remettre une lettre qui informait de ce refus pour ces motifs : «ignorance de la législation de l'Ouzbekistan et manque d'experience dans le domaine de la coopération avec l'Ouzbekistan et dans la région». Je suis en tout la sixième personne en six ans à me voir refuser l'accréditation en Ouzbekistan. C'est encore une fois la preuve que le gouvernement ouzbek ne supporte pas la critique et souhaite éviter toute couverture médiatique de la situation des Droits de l'Homme dans ce pays. Les espoirs placés par la communauté internationale dans la capacité du gouvernement ouzbek à améliorer la situation des Droits de l'Homme ne se sont pas justifiés. Au contraire, l'isolement augmente, ainsi que la pression exercée sur les militants. On veut faire taire les voix indépendantes dans la société.

Steve Swerdlow, représentant officiel d'HRW en Ouzbekistan, s'est vu refuser son accréditation
Steve Swerdlow, représentant officiel d'HRW en Ouzbekistan, s'est vu refuser son accréditation

-Qu'espériez-vous, si cette issue est devenue une habitude en Ouzbekistan?

-Dès début 2004, Human Rights Watch a vu s'accroître les difficultés. Quand s'est posée la question de mon accréditation, nous nous attendions au pire mais nous gardions l'espoir. Nous considérions toujours que notre présence dans le pays nous aidait à comprendre la société ouzbek, comprendre les violations des Droits de l'Homme qui ont toujours lieu... Notre présence sur place nous donnait la possibilité de nous mettre à la table des négociations, d'écouter les victimes de la torture, des répressions, de recueillir la parole des militants des Droits de l'Homme, d'apprendre à connaître leur situation, de transmettre tout celà au monde entier. Nous nous attendions à ce refus, mais nous espérions un miracle, car nous savions que notre présence était un soutien pour les militants des Droits de l'Homme dans le pays. Mais nous n'en étions pas moins confiants que Human Rights Watch s'était attiré des inimitiés au sein des pouvoirs ouzbeks.

-Pensez-vous que l'absence de Human Rights Watch pourrait nuire à l'information de la communauté internationale sur les évenements liés aux Droits de l'Homme dans le pays?

-Ce sont les militants sur place qui font le gros du travail. Personne ne les remplacera quand ils seront emprisonnés. Notre avantage est d'avoir accès aux media étrangers, ce que n'est pas toujours le cas des militants des Droits de l'Homme du pays. Et le fait que l'état nous mette dehors démontre bien le degré d'acharnement des pouvoirs ouzbeks et le niveau de détérioration des Droits de l'Homme en Ouzbekistan. Evidemment, la plupart des organisations internationales ont été chassées du pays il y bien longtemps. Les répresantants des pouvoirs ouzbeks continuaient pourtant jusqu'ici à dire qu'ils saluaient le travail d'Human Rights Watch, qu'il étaient fiers de la présence des bureaux de HRW en Ouzbekistan. Les pouvoirs ouzbeks ont déclaré à maintes reprises qu'ils n'empêcheraient pas notre retour dans le pays et le problème ne réside que dans les représentants envoyés par HRW dans le pays. Mais il est aujourd'hui évident que ce n'était qu'hypocrisie, qu'il n'y avait aucune volonté de leur part d'accueillir les représentants d'HRW et de les laisser couvrir les evénements relatifs aux Droits de l'Homme.

-HRW entreprendra-t-elle à terme des démarches pour changer la situation des Droits de l'Homme en Ouzbekistan?

-En raison de l'isolement croissant de l'Ouzbekistan, il est important que notre organisation et d'autres institutions engagées dans la défense des Droits de l'Homme continuent à suivre ce qui se passe dans le pays. On pourrait dire que l'Ouzbekistan se rapproche aujourd'hui d'autres pays qui sont entièrement fermés sur l'extérieur, et dont nous assurons la couverture des informations relatives aux Droits de l'Homme : Iran, Turkhmenistan, Corée du Nord... La différence entre ces pays et l'Ouzbekistan est en fait que beaucoup de diplomates étrangers se figurent que la situation en Ouzbekistan est meilleure que dans ces pays. Mais notre cas doit encore une fois rapeller à tout le monde que les démarches enreprises jusqu'à aujourd'hui en matières des Droits de l'Homme ne donnent pas de résultats, c.t.d. La diplomatie passive ne donne rien, la situation ne fait que s'empirer. Selon HRW, au moins trente militants des Droits de l'Homme sont emprisonnés en Ouzbekistan. Les organisations internationales ne sont pas les seules à se voir refuser l'enregistrement, les militants qui se trouvent dans le pays sont également concernés. Huit rapporteurs spéciaux de l'Onu sont toujours en attente d'une autorisation à se rendre en Ouzbekistan. Un groupe de l'OIT chargée de faire un rapport sur le travail des enfants sur les champs de coton n'a toujours pas reçu d'autorisation.

-L'année dernière Elena Ouralova, militante ouzbek, s'est vue remettre pour son action le prix de «la militante la plus courageuse». Estimez-vous que cet événement témoigne d'une attention particulière de la communauté internationale envers l'Ouzbekistan et de la défense des Droits de l'Homme dans le pays ? Les militants ouzbeks peuvent-ils espérer une aide de l'extérieur?

-Quand j'étais à Tashkent, j'éprouvais le sentiment d'isolement qu'éprouvent les militants sur place, un sentiment qui se renforce de jour en jour. Malheureusement, les militants voient que l'Union Européenne et les Etats-Unis se rapprochent de plus en plus de l'Ouzbekistan, donnant l'impression qu'il n'y pas de souci avec l'Ouzbekistan. Des entreprises, des organisations, qui travaillaient en coopération avec ces pays sont en train de s'en détourner pour satisfaire les pouvoirs ouzbeks. Nombre d'ambassades et d'organisations internationales coopérent moins avec les militants ouzbeks car une telle coopération irrite le gouvernement ouzbek. Il faut croire que le travail des diplomates est difficile, que les intérêts d'état passent avant les Droits de l'Homme.

-Vous dites que ces dernières années la situation des Droits de l'Homme s'est déteriorée en Ouzbekistan, que le pays s'isole de plus en plus. Pourquoi?

-En effet, il est de plus en plus difficile de travailler dans le pays, d'en recevoir des informations. Un avocats ouzbek m'a raconté qu'après le départ du pays des organisations internationales, deux ans après les événements d'Andijan, il ne restait aucun témoin de l'arbitraire du pouvoir, ce qui a conforté le pouvoir ouzbeks dans son sentiment d'impunité. Par exemple, quand les pouvoirs disent que l'habeas corpus contribue à diminuer le nombre des tortures dans le pays, tout le monde doit prendre cela comme un fait. Pas de preuves, pas d'observateurs sur place susceptibles de se rendre aux tribunaux et de faire face aux juges. Cela arrange les pouvoirs ouzbeks.

-Avez-vous des choses à souhaiter aux défenseurs des Droits de l'Hommes en Ouzbekistan?

-Le fait que nous n'avons plus de bureaux à Tashkent ne signifie pas que nous abandonnerons notre travail dans le pays. Au contraire, nous examinerons la situation dans le pays avec encore plus d'attention et travaillerons davantage avec les militants. Nous sommes également prêts à travailler avec les autorités si elles remplissent leurs engagements. Nous resterons attachés à nos principes, et travaillerons à améliorer la situation en matière des Drois de l'Homme en Ouzbekistan.

Entretien réalisé par Jildiz Karaeva (pseudonime du journaliste à Bishkek). Agence de presse internationale Ferghana