31 mars 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

OCS: l'ombre de la Chine

03.04.2011 14:13 msk

Mikhail Kalishevsky




Une réunion interministrielle entre les états membres de l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) s'est tenue le 17 mars à Astana (Kazakhstan). Les participants ont conclu un accord de coopération pour 2012-2013, portant notamment sur un projet d'exercices militaires conjoints qui pourraient cette fois se tenir au Tadjikistan (après le Kazakhstan les fois précédentes). Selon Adilbek Djaksibekov, ministre de la Défense du Kazakhstan, les participants «ont également évoqué une série de questions importantes, ont échangé leurs opinions sur des thèmes d'actualité concernant notamment la sécurité internationale et régionale». Selon certaines sources, la discussion s'est déroulée dans la continuité du concept de « création d'axes de lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et la sécurité financière» énoncé par Vladimir Poutine.

Les intérêts chinois

Liang Guanglie, ministre chinois de la Défense a déclaré lors de la réunion qu'il «ferait tout son possible» pour faire évoluer la coopération militaire des pays de l'OCS «au niveau supérieur». Le ministre de la Défense chinois a rencontré les ministres de la Défense du Kazakhstan et du Kirghizstan et s'est rendu en Ouzbekistan.

La coopération entre les deux pays a débuté en 2000, quand la Chine a approvisionné l'Ouzbekistan en armes de précision. En 2009, les deux pays ont signé un accord permettant un approvisionnement en matériel militaire des douaniers ouzbeks, pour un montant de 3,7 millions de dollars. C'était pour l'occasion la première visite du ministre chinois de la Défense à Tashkent dans l'histoire des deux pays.

Jusqu'à présent, la coopération militaire entre la Chine et les états d'Asie Centrale se résumait à des entraînements militaires conjoints (au Kirghizstan et au Tadjikistan). En ce qui concerne le Kazakhstan, un accord militaire a été signé entre les deux pays en 2007, mais le rôle directeur de la Russie y est toujours évoqué. Depuis 2008, la Chine et le Kazakhstan ont mené plusieurs opérations communes contre le trafic de drogue.

En matière d'aide à l'équipement militaire, la Chine a déja approvisionné non seulement l'Ouzbekistan, mais aussi le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. Par ailleurs, de plus en plus de cadres militaires d'Asie Centrale font une partie de leur formation en Chine. Beaucoup d'experts estiment qu'à mesure que l'équipement soviétique vieillit, des équipements militaires arrivent de Chine, et de plus en plus de jeunes cadres se forment en Chine, s'engouffrant dans l'espace laissé vide par la chute de l'Union Soviétique.

Selon les experts, la Chine souhaite également obtenir l'accord des états d'Asie Centrale pour organiser des opérations communes contre le terrorisme (ce qui concernerait aussi les séparatistes ouighours). Autre point mis en avant par la Chine : la question des ressources énergétiques en Asie Centrale et la défense des réseaux de transports, avec au premier plan le gazoduc mis en service entre la Chine et l'Asie Centrale en 2009.

Une «suprématie» avortée

Il est de notoriété publique que l'OCS, créée en 2001 par Vladimir Poutine, avait tout d'abord été conçue comme instrument d'opposition aux Etats-Unis, et que l'OCS comme l'OTSC devaient devenir pour la Russie le moyen de conserver son influence en Asie Centrale. Mais celà était-il réalisable? Le Kremlin peut-il considérer l'OCS comme «son» instrument?

L'OCS est le résultat d'un accord signé en 1996 concernant les mesures de coopération militaire à l'intérieur des anciennes frontières entre la Chine et l'URSS. Moscou avait alors tenté entrepris de le transformer en «un nouvel instrument au service de la politique de la Russie en Asie Centrale», selon Vladimir Poutine. Moscou s'est ainsi positionné en tant que «force prédominante», dans le domaine militaire notamment, au sein de l'OCS. Dès les premiers sommets de l'OCS, V. Poutine a prôné la nécessité de créer une structure de lutte contre le terrorisme et un système de riposte opérationnelle face aux menaces dans la région. Un tel organisme a été créé et confirmé en 2005 à Astana dans une déclaration stipulant que «les états membres de l'OCS mettront fin à toute tentative de préparation ou d'exécution d'attentats, y compris les attentats dirigés contre les intérêts d'autres pays». Mais chaque pays interprète «la lutte contre le terrorisme» à sa façon. On considère ainsi souvent que sécurité et stabilité sont notablement menacées par la propagation des révolutions, et que les adeptes de ces révolutions sont des terroristes.

Les entraînement militaires de l'OCS portent le nom de Mission pour la paix et sont censés diriger les manoeuvres dans les agglomérations occupées par les «terroristes». Certains experts y ont vu un lien avec les événements sanglants d'Andijan (2005). Tashkent, comme on le sait, a qualifié les évenements et les protestations de «forme de terrorisme», soutenu tour à tour dans cette version par Moscou et Pekin. Depuis, les troupes de l'OCS ont été spécifiquement entraînées pour intervenir dans les situations de crise de manière plus performante, sans se poser de question sur l'identité des «terroristes».

La garantie de la stabilité dans la région est importante pour tous les acteurs. Mais pour Moscou et Pékin, la stabilité signifie le soutien aux régimes en place, qui ne sont plus capables de lutter contre la pauvreté extrême, laquelle, en fin de compte, constitue le ferment de l'instabilité. De plus, en 2007, lors du sommet de l'OCS à Bishkek, les états membres ont adopté un accord pour une action commune en matière de « lutte contre l'usage des technologies de l'information à des fins hostiles, criminelles ou terroristes». Ce qui peut pleinement justifier toute tentative d'établir un contrôle de l'information destinée aux citoyens émanant de sources non-gouvernementales.

Autre évidence : les états membres de l'OCS sont jaloux de leur droit exclusif à décider des questions régionales et l'affirment dans la déclaration adoptée à Bishkek. L'OCS indique clairement qu'elle ne souhaite pas coopérer avec l'Ouest. Il est évident que c'est la Russie qui est à l'origine d'une telle approche, dans sa volonté de transformer l'OCS en une sorte d'«anti-OTAN». Exploitant l'irritation des dirigeants d'Asie Centrale et des «camarades de Pékin» face à la position des états étrangers qui réfusent de considérer les massacres de civils à Andijan comme «une opération contre le terrorisme», Moscou a obtenu l'intégration dans la déclaration de Bishkek du passage suivant : «Les états membres de l'OCS, considérant le déroulement d'une opération anti-terroriste en Afghanistan, jugent nécessaire que les Etats-Unis et l'OTAN définissent le terme exact de leur utilisation temporaire des installations et de la présence de leurs contigents militaires sur leur territoire».

En outre, le rapprochement de l'OCS avec l'Iran n'a fait que renforcer son statut de «contrepoids» à l'Ouest. L'Iran a exprimé le souhait d'intégrer l'OCS , y obtenant finalement un statut d'observateur. Téhéran a compris que son intégration a l'OCS pourrait lui apporter le soutien de puissances telles que la Russie ou la Chine. Compliquant la tâche aux Etats-Unis dans leur quête de recours à la force dans la question iranienne. Il s'est pourtant vite avéré que les pays de l'OCS n'étaient pas prêts à irriter les Etats-Unis en admettant l'Iran en tant que membre de plein droit. Et les choses se sont arrêtées là. Une position bien peu au goût de l'Iran, qui a dernièrement declaré que si le pays n'était pas admis au sein de l'OCS, la circulation des marchandises sur le territoire iranien serait mise en cause.

La Russie a demandé aux Etats-Unis de quitter l'Asie Centrale, mais cette demande serait motivée par la position de Pékin. La Chine et la Russie ont intérêt au maintien de la stabilité en Asie Centrale afin, tout d'abord, de garantir la circulation des marchandises et l'approvisonnement en ressources énergétiques. Mais il est évident que les intérêts de deux pays ne coïncident pas toujours. Il n'y a donc aucune garantie qu'ils agiront toujours conjointement. La Chine a toujours fait comprendre à la Russie qu'elle était son partenaire mais pas un allié, surtout pas contre les Etats-Unis. Il ne pouvait pas en être autrement : la Chine et les Etats-Unis sont étroitement liés sur le plan des échanges économiques et des tensions ne profiteraient ni à Pékin ni à Washinghton.

Pékin a très bien compris les motivations d'un Kremlin nostalgique de son passé glorieux, celui d'un pays qui a toujours eu à ses côtés de puissants alliés face aux Etats-Unis pour garder le contrôle sur son «arrière-cour». La Chine joue le jeu sans s'engager dans une alliance qui renforcerait l'influence de la Russie en Asie Centrale, obtenant au passage le droit d'intervenir militairement dans les affaires de la région. Pas de doute : la Chine ne prendra en compte que ses intérêts pour exercer ce droit, sans prendre l'avis du Kremlin.

C'est l'économie de la région qui préoccupe les états membres de l'OCS. La Chine a bien préparé le terrain en débloquant un milliard de dollars en 2004 pour le développement des échanges commerciaux. Elle a aussi initié des projets de développement des transports et des projets énergétiques. Le premier ministre chinois a prôné la coopération pour le contrôle des frontières et la gestion des ressources énergétiques, avec notamment la construction d'un gazoduc entre la Russie et la Chine qui passerait par l'Asie Centrale. Le premier ministre chinois a soutenu un projet de création d'une banque commune aux états membres de l'OCS au sein de laquelle les paiements se feraient en monnaie chinoise, ce que renforcerait sans doute la position de la Chine.

La Russie, qui considérait l'Asie Centrale comme son arrière-cour, devrait-elle laisser faire?

Qui est le patron ?

C'est au cours du sommet de l'OCS de Dushanbé, en 2008, juste après l'intervention militaire russe en Géorgie, que la Russie démontré que sa position dominante n'était qu'une illusion. Les diplomates russes avaient alors relevé certains extraits de la déclaration finale. L'un de ces passages stipulait que les états membres de l'OCS «soutenaient le rôle actif de la Russie dans la promotion de la paix et de la coopération dans la région», c.t.d. En Abkhazie et en Ossétie du Sud. Mais un autre passage a échappé aux diplomates russes. Lequel évoquait le plan Sarkozy qui, selon l'Ouest, n'a pas été respecté par la Russie. La déclaration de l'OCS adoptée à Dushanbé ne contenait d'ailleurs aucune mention à la Géorgie, à l'éventuelle reconnaissance de l'indépendance de l'Abkhazie ou de l'Ossétie du Sud. Au contraire, les participants se sont prononcés pour la défense mutuelle de leur intégrité territoriale. C'est le passage le plus intéressant. Car la déclaration signée par Dimitri Medvedev en 2008, garantissant l'intégrité de leurs territoires aux pays d'Asie centrale, offre à la Chine un rôle de protecteur.

Les événements de juin au Kirghizstan ont laissé la Russie perplexe. On peut imaginer que la prochaine fois, tout pays d'Asie Centrale qui se trouvera dans une situation de crise se tournera plutôt vers la Chine. Une demande qu'il ne serait même pas la peine de formuler en cas d'émeutes islamistes. La Chine ne veut à aucun prix d'une contagion de telles émeutes sur son territoire, surtout dans la région autonome du Xinjiang, et interviendrait sans attendre. C'est ainsi que l'OCS, conçue initialement par la Russie pour protéger ses intérêts dans la région, devient un outil d'intégration de l'Asie Centrale à la Chine.

La Chine est-elle expansionniste?

Et si, sans parler de l'Asie Centrale, Pékin suivait l'exemple de la Russie, qui protège ses citoyens hors du territoire russe, comme les détenteurs de passeports russe en Abkhazie et en Ossétie du Sud? Dans ce cas, l'Extrême Orient russe, avec le nombre imposant de chinois sur son territoire, deviendrait une partie de Chine. Mais la Russie semble ne pas avoir remarqué la progression de Chine sur tous les plans en Asie Centrale et en Russie. Plus de 200 projets industriels sont programmés entre la Russie et la Chine, parmi lesquels le transfert à la Chine de certaines usines d'exploitation des sous-sols, et des contrats énérgetiques garantissant l'approvisionnement de la Chine en ressources énérgétiques russes.

La Chine n'a-t-elle pas déja gagné le contrôle de régions stratégiques au-delà de ses frontières qui pourraient aussi un jour devenir ses frontières géographiques ?



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