18 novembre 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Les charmes du gaz de la dictature. Un rapport sur les quatre années de Berdymukhamedov au pouvoir

24.05.2011 12:06 msk

Maria Yanovskaya




L'organisation internationale Crude Accountability vient de publier un rapport intitulé «Les réformes au Turkmenistan: un miroir aux alouettes», portant sur les quatre années de présidence de Gurbangali Berdymukhamedov, président du Turkmenistan.

Le rapport recueille des informations sur la mise en oeuvre des pseudo-réformes promises par Gurbangali Berdymukhamedov et sur leur réception à l'Ouest (Union Européenne et Etats-Unis). «Le président Gurbangali Berdymukhamedov se félicite des réformes entreprises dans la gestion de l'état et de l'économie, qui répondraient aux attentes de l'Ouest en matière de démocratie et de droits de l'homme. En réalité, la situation au Turkmenistan est beaucoup plus grave» déclare Kate Watters, directeur éxécutif de Crude Accountability.

Ferghana vous propose un résumé des principales lignes de ce rapport. Le texte intégral est disponible ici.

Selon de nombreuses sources, le Turkmenistan est l'un des pays les plus répressifs du monde, note le rapport. Au même niveau que le Soudan, la Birmanie et la Corée du Nord, en ce qui concerne les droits des journalistes et la société civile. De plus, selon Transparency international, c'est l'un des pays les plus corrompus, où les Droits de l'Homme sont régulièrement violés.

Les auteurs du rapport attirent l'attention sur «la course au gaz pratiquée par l'Ouest et l'aveuglement de la quasi-totalité des organisations étrangères vis-à-vis des violations graves des Droits de l'Homme en Turkmenistan».

Crude Accountability note que le rapport n'est pas une analyse globale mais une énumération des faits considérés importants par les auteurs pour caractériser la politique de Berdymukhamedov, ainsi que l'attitude des pays et organisations étrangères envers ce président.

L'Ouest est prêt à fermer les yeux

Le président du Turkmenistan singe aisément la coopération avec l'Ouest, en faisant semblant de s'intéresser à l'avis des leaders étrangers. Une attitude qui a malheureusement su séduire les dirigeants et les hauts fonctionnaires étrangers, lesquels s'efforcent de ne pas voir le caractère autoritaire et répressif du régime de Berdymukhamedov, et dont la seule préoccupation est de signer des contrats juteux (pétrole, gaz) avec le Turkmenistan.


Le plan integré dans le rapport de Crude Accountability liste les principaux gisements de gaz et de pétrole du Turkmenistan, ainsi que le réseau routier, les ports maritimes et les itinéraires des gazoducs au mois de février 2011. Le plan indique où se trouvent les plus importantes réserves d'hydrocarbures, les raffineries, les gazoducs, les ports maritimes et les agglomérations.

Après son arrivée au pouvoir, Berdymukhamedov avait promis des réformes. Mais au lieu de renoncer à l'héritage totalitaire de son prédessessur Saparmurat Niyazov, il avait créé son propre régime autoritaire, note le rapport. L'administration de Berdymukhamedov avait promis aux citoyens un libre accès à Internet, des améliorations en matière de santé et d'éducation, la réforme de la Constitution. Le nouveau président avait même assisté à la réouverture de plusieurs centres médicaux à Ashkhabad et en dehors de la capitale (beaucoup d'hôpitaux avaient été fermés sous Niazov). Beaucoup ont cru à ces réformes. Pourtant, toutes ces promesses n'étaitent qu'un écran de fumée permettant d'établir une nouvelle dictature.

Internet et autres moyens de communication

Au cours des dernières années de la présidence Niazov, l'accès à l'Internet était contrôlé par le gouvernement. Seul Turkmentelecom, l'opérateur public, propriété de l'état, donnait accès à Internet. Berdymukhamedov avait promis de faciliter l'accès à Internet et avait ouvert quelques cyber-cafés dans le pays. Mais les tarifs sont très éléves, les clients des cybers-cafés doivent s'enregistrer et présenter leur passeport. L'accès à de nombreux sites est bloqué, réseaux sociaux compris.

Le rapport évoque un conflit autour de l'opérateur russe MTS. En décembre 2010, les pouvoirs turkmènes ont suspendu la licence de la société, qui avait investi plus de 118 millions de dollars au Turkmenistan, et contrôlait plus de 80% du marché des opérateurs dans le pays. La societé désservait plus de 2,4 millions d'utilisateurs (pour cinq millions d'habitants). Le 21 janvier 2011, au moment où le contrat devait être prolongé, Berdymukhamedov, sans évoquer MTS, ni la suspension de sa licence, s'est exprimé inopinément sur l'efficacité des télécommunications allemandes. 2,4 millions d'utilisateurs de MTS n'ont pas eu le choix, puisque l'opérateur turkmène TM CELL et l'opérateur d'état Altin Asir n'ont pu supporter la charge imposée au réseau et produire une quantité suffisante de puces de portables. Début février 2011, TM CELL a officiellement remplacé MTS comme opérateur principal. Les tarifs de TM CELL sont de 200 à 6000 dollars en fonction de la vitesse de connexion. Dans le pays, où le PIB annuel par personne est de 7400 dollars, très peu de gens peuvent se permettre d'accéder à Internet à ce prix.

MTS a saisi le Ministère des communication du Turkmenistan en justice pour violation des termes du contrat et a mis en garde les sociétés internationales au sujet du marché turkmène.

Les réformes du système de santé

Les réformes du système de santé menées par Berdymukhamedov ont été superficielles, simplement destinées à améliorer l'image du Turkmenistan aux yeux de la communauté internationale et non à améliorer réellement l'accès de la population aux soins médicaux. En décembre 2009, Médecins sans frontières a publié un rapport accablant, expliquant pourquoi l'organisation estime que sa présence dans le pays depuis plus de dix ans est restée sans effet, devenant même nocive pour la population. Le rapport évoque des informations relatives à des falsifications de données médicales, à des refus d'admission à l'hopital, à la mauvaise qualité des services médicaux, à l'angoisse dans les milieux hospitaliers et chez les patients, tout diagnostic pouvant entraîner des conséquences sociales et politiques.

Le gaz pour priorité

L'intérêt de l'Ouest pour le Turkmenistan est confirmé par le nombre des compagnies pétrolières qui y ont des intérêts économiques dans le secteur pétrolier.
Les sociétés qui prospectent et exploitent des hydrocarbures au Turkmenistan.
1. Buried Hill Energy; 2. China National Petroleum Corporation (CNPC); 3. Dragon Oil PLC (DGO); 4. ENI (Burren Energy PLC); 5. Gazprom; 6. Itera et Zarubezneft; 7. Maersk Oil Turkmenistan BV (Operated by Wintershall); 8. Mitro International Limited (Autriche)/Turkmennebit Consortium (The Khazar Consortium); 9. Mubadala Development Co.; 10. Naftna Industrija Srbije; 11. Petronas Carigali (Turkmenistan) SBN BHD – PC(TC)SB; 12. RWE.
Les sociétés pétrolières qui projettent de travailler au Turkmenistan:
1. BP; 2. Chevron; 3. ConocoPhillips; 4. ExxonMobil; 5. Lukoil; 6. Marathon Oil; 7. OMV Group; 8. Shell; 9. Statoil; 10. Total; 11. TX Oil Ltd.
D'autres sociétés prestataires du secteur pétrolier qui tentent d'obtenir des contrats:

1. Argus Ltd.; 2. Baker Hughes; 3. Calik Enerji; 4. Cameron Corporation; 5. Ceka Energy LLC; 6. Cudd Energy Services; 7. DRC Group LLC; 8. Gulf Agency Company (GAC); 9. Halliburton; 10. Integra Group; 11. International Petroleum Investment Co. (IPIC); 12. KBR; 13. LG International Corp.; 14. The Momentum Group; 15. Murphy Shipping & Commercial Services Inc.; 16. National Oilwell Varco; 17. Parker Drilling; 18. Petrofac Emirates; 19. Schlumberger: Caspian Geomarket (CAG); 20. Scomi Group Bhd; 21. Transocean; 22. TNK-BP; 23. Weatherford Oil Tool Middle East Ltd

L'éducation

Les auteurs du rapport émis par Crude Accountability rappellent que, bien que Berdymukhamedov ait rétabli une obligation de scolarisation de 10 ans, son régime a poursuivi les étudiants suivant les études à l'étranger. A l'été 2009 et en 2010, les étudiants turkhmènes de l'Université Américaine basée à Bishkek (Kirghizstan) se sont vu refuser la permission de quitter le territoire pour Bishkek après leurs vacances scolaires.

Des mouvements financiers douteux

Un rapport de Global Witness intitulé «Le gaz» avance des preuves du transfert de bénéfices d'état par Niazov sur des comptes étrangers auquel lui seul aurait eu accès. Ces comptes hébergés par la Deutsche Bank étaient de plusieurs millions de dollars reçus d'investissements étrangers dans l'économie du Turkmenistan (en premier lieu dans le secteur des hydrocarbures).

Ces faits mis au jour, la communauté internationale exigeait du gouvernement du Turkmenistan de rendre les transferts d'argent plus tranparents. Pour satisfaire cette requête, l'administration de Berdymukhamedov a crée en 2008 un Fond de stabilisation composé des bénéfices de la vente d'hydrocarbures. Mais rares sont les informations qui percent sur le fond, sur les sommes d'argent concernées et sur leur destination suivante.

La réforme du système judiciaire: encore pire!

En 2008 le Turkmenistan a adopté une nouvelle constitution, qui a donné plus de pouvoir au président et a dans le même temps renforcé le rôle du parlement. Pourtant, les articles de la nouvelle constitution ne rendent pas le nouveau gouvernement plus démocratique.

D'après les recherches menées par des représentants de la société civile du Turkmenistan, la nouvelle constitution est plus répressive que la précédente.

1. Berdymukhamedov a supprimé les limitations du nombre de mandats présidentiels.

2. Si le président se trouve incapable de mener son mandat à son terme, c'est le Conseil de Sécurité du Turkmenistan, qui n'est pas un organe constitutionnel, qui doit prendre le relai.

3. La nouvelle constitution ne garantit pas la libre circulation.

4. Bien que l'article 28 de la Constitution garantisse le libre accès à l'information, Internet est toujours placé sous le contrôle de l'état.

5. L'article 39 de la Constitution garantit «le droit à la création artistique, scientifique et technique». Cependant, en 2008, une commission d'état spécifique a vu le jour, dont le rôle est de censurer la publication de toute œuvre littéraire au Turkmenistan.

6. L'article 29 de la Constitution garantit la droit «à la liberté de réunion et de manifestation», mais aucune loi n'appuie cet article. Toute tentative d'organiser manifestation ou réunion est toujours réprimée par le gouvernement.

7. Les articles 33, 34, 35 de la Constitution garantissent les droits des travailleurs. Pourtant aucune loi ne permet la création de syndicats.

Pressions sur la société civile

Le rapport note le durcissement des représailles à l'égard de la societé civile et de ses militants. Des représailles accompagnées de «la bénédiction» du président, qui, appelant le 30 septembre 2010 le Ministère de la Sécurité Nationale «à devenir des combattants sans compromis contre ceux qui diffament notre démocratie laïque, notre état de droit, et tentent de détruire l'unité et la cohésion de notre société, le cours paisible de notre vie et de la croissance économique du pays».

Le rapport rappelle le cas d'un attentat mené contre un militant des droits de l'homme, Farid Tukhbatuline, le cas des Myatievik qui se sont vus refuser le droit de quitter le territoire pour des soins médicaux, le cas du militant écologiste Andrei Zatok, arrêté sur la base d'accusations montées de toutes pièces.

Un rapport récemment émis par le Comité norvégien d'Helsinki sur la situation du centre pénitentiaire pour femme de Daşoguz dénonce la gravité de l'état du système pénitentiaire du Turkmenistan.

L'Ouest tente de construire des relations économiques avec le Turmenistan. Le secteur de l'exploitation d'hydrocarbures attise les convoitises de l'Union Européenne. Ainsi, un gazoduc nommé Nabucco, long de 3300 km, devrait livrer du gaz turmène à l'Europe en contournant la Russie. En 2009 l'Ukraine n'a pu régler sa note de gaz et la Russie a réduit le volume de sa fourniture de gaz à l'Europe, ce qui a remis en cause sa politique d'approvisionnement. Elle s'est alors mise à rechercher d'autres moyens de se fournir en gaz qui limitent toute dépendance vis-à-vis de la Russie. Nabucco est devenu une nouvelle alternative pour l'Europe qui fait que ses dirigeants ferment les yeux sur les violations des droits de l'homme au Turkmenistan.

Les Etats-Unis, n'étant pas dépendants du gaz turkmène, auraient d'autres intérêts. Ainsi, en 2010 les Etats-Unis ont octroyé 2 millions de dollars d'aide militaire au Turkmenistan (en 2009, cette aide s'élevait à 150 000 dollars). Des cadres militaires des Etats-Unis, parmi lesquels le général Petraeus, se sont rendus à plusieurs reprises au Turkmenistan, en soulignant l'importance de la zone pour acheminer du fret en Afghanistan. Le rapport du Département d'Etat des Etats-Unis note des violations des Droits de l'Homme, des représailles à l'encontre de la société civile. Dans le même temps, le gouvernement américain soutient activement la croissance des échanges entre les compagnies pétrolières américaines et le gouvernement turkmène.

«Le souci apparent de l'état de démocratie et le maintien, dans le même temps, des échanges commerciaux avec des gouvernements corrompus, prouvent le cynisme et l'hypocrisie de l'Ouest, ce qui fait grandir l'instabilité et ne renforce en rien la sécurité énergétique», concluent les auteurs du rapport.

Ce rapport a été rédigé grâce à des sites d'information, communiqués de presse russes et anglais, des sites de sociétés pétrolières et parfois sur la base de correspondances directes avec ces sociétés.

Les nouvelles stratégies des bailleurs de fonds internationaux

Le rapport se livre à une analyse de la nouvelle stratégie menée par la Banque Européenne pour la Reconstuction et le Développement à l'égard du Turkmenistan. «Le fait même que la BERD adopte une stratégie pour le Turkmenistan est le signal pour les institutions internationales que le chemin des investissements au Turkmenistan leur est ouvert...» note le rapport de Crude Accountability. Depuis, le projet Nabucco à gagné le soutien de nombreuses institutions financières.

En 2007, l'Union Européenne a dévoilé sa nouvelle stratégie pour l'Asie Centrale. En avril 2008, la Commission Européenne a décidé que l'Asie Centrale pouvait obtenir des financements de la part de la Banque Européenne d'Investissements pour des projets relatifs à l'énergie et à l'environnement.

Telles seraient les priorités :

1. Les infrastructures dédiées au transport de ressources énergétiques, pour une sécurisation de l'approvisionnement en gaz de l'Europe.

2. L'exploitation du pétrole et du gaz

En 2007, la Banque Mondiale a rétabli ses relations avec le Turkmenistan, qui étaient gelées avant l'arrivée au pouvoir de Berdymukhamedov. En octobre 2010, la Banque Mondiale et le Turkmenistan ont signé un accord visant à une meilleure compréhension mutuelle et à l'élargissement de la coopération pour le développement du port de Turkmenbashi sur la côte de la mer Caspienne.

La Banque Asiatique de Développement travaille activement au Turkmenistan et a déja financé cinq projets. Le sixième doit être examiné en mai 2011 et concerne le renforcement du projet de réseau ferroviaire Nord-Sud, appelé à améliorer les liens du Turkmenistan avec d'autres états, parmi lesquels le Kazakhstan, la Russie et les pays du golf Persique. Si le projet est approuvé, la Banque Asiatique de Développement devrait accorder un prêt de 125 millions de dollars.

* * *

«Bien que des témoignages ahurissants de l'absence de démocratie, de violations des Droits de l'Homme, de répression de la societé civile et de citoyens ordinaires comme de militants soient bien présents, les pays de l'Ouest continuent à affirmer que travailler avec le Turkmenistan améliora la situation du pays», note le rapport. Les auteurs n'appellent pas à l'isolement total du Turkmenistan mais à la prise de positions plus fermes....

Le rapport contient également des recommandations à l'attention du gouvernement du Turkmenistan et de ceux qui coopérent avec ce pays: états de l'Ouest, institutions financières internationales et sociétés pétrolières internationales.

Selon Michael Kinman, adjoint du directeur de Crude Accountability: «les violations massives des Droits de l'Homme, des normes internationales, et l'absence totale de transparence financière rendent le Turkmenistan risqué pour les investisseurs. Nous invitons les sociétés petrolières (comme Chevron et d'autres) qui étudient en ce moment les possibilités d'investissement au Turkmenistan, à prendre connaissance de notre rapport avant d'investir dans ce pays».

Maria Yanovskaya



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