18 novembre 2017








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Kirghizstan: le parlement décrète le blocage du site d'information Ferghana.ru

20.06.2011 00:33 msk

Ferghana




Un décret a été pris le 16 juin 2011 par le Jogorku Kenesh (le parlement kirghize) suite à une enquête de la commission des députés en rapport avec les événements tragiques de 2010.

Voici ce qu'il en ressort:

Tout d'abord, le parlement du Kirghizstan a décreté que «lors des conflits interethniques qui ont eu lieu en juin 2010, il n'y pas eu de génocide, de crime de guerre, ni de crime contre l'humanité» et a réaffirmé son rejet des conclusions de la Commission internationale d'enquête sur les événements de juin, laquelle affirmait que des crimes contre l'humanité avaient été commis dans le sud du pays.

En second lieu, le Parlement attribue la responsabilité des événements de juin 2010 à l'ex-président K. Bakiev, à son entourage, et à son gouvernement. Le Parquet est chargé d'évaluer leurs actes.

Et le plus étonnant: le parlement décrète que «les instigateurs des événements tragiques de mai à juin 2010 à Osh, dans son Oblast et dans celui de Djalal-Abad sont K. Batirov, I. Abdurasulov, J. Salakhudinov, K. Abdullaeva, O. Karamatov, M. Abakdjanov, Kh. Khudaiberdiev, J. Mirzakhodzaev, U. Abdusalamov et A. Akbarov qui ont été impliqués dans actes à caractère séparatiste et nationaliste durant la période indiquée ci-dessus».

Ces personnes sont ainsi reconnues coupables par le pouvoir législatif, sans jugement et sans preuves.

Notons, que ni la Commission nationale, ni la Commission internationale n'ont confirmé l'existence de revendications séparatistes lancées par des leaders ouzbeks. Mais les députés ne semblent être gênés ni par l'absence de décision de justice, ni par les conclusions des commissions. D'ailleurs, les députés ont ordonné au Parquet et à la Cour Suprême d'«envisager la confiscation de biens appartenant aux leaders ouzbeks, aux militants et aux instigateurs des émeutes de masse et des affrontements interethniques de mai à juin 2010».

Troisième point : le Parlement suggère à la Cour Suprême d'analyser les résultats des décisions de justice prises dans le cadre des événements d'avril à juin 2010. Cette recommandation devrait lancer le réexamen devant la Cour Suprême du cas d'Azimjan Askarov, condamné à la réclusion à perpétuité.

Enfin, le Parlement ordonne au Ministère de la culture et de l'information, au Ministère de la justice et au Parquet de prendre les mesures nécessaires pour obtenir le blocage du site de Ferghana.ru.

95 députés ont voté «pour», un député s'est abstenu. Pas une voix «contre». Le décret est exécutoire sous trois mois.

Les premiers échos commencent à se faire entendre. Daniil Kislov, rédacteur en chef de Ferghana.ru a commenté ainsi la décision du Parlement: «J'espère que le gouvernement ne va pas exécuter sans délai la récommandation du Parlement, bien que cet organe d'état soit le plus important au Kirghistan et que l'éxécutif y soit souvent soumis. Le Parquet, le Ministère de la culture et le Ministère de la justice doivent agir conformément aux lois de la République et aux traités internationaux, pas sur la base d'une hostilité émotionnelle éprouvée à l'égard de notre site, il me semble, par beaucoup de députés du Jogorku Kenesh. D'ailleurs, j'aimerais rappeler aux élus du peuple kirghize que l'ONU a récemment déclaré l'accès à Internet comme un droit fondamental de l'homme. Dans tous les cas, il serait triste de voir le Kirghizstan d'après la révolution aux côtés d'autres états-ennemis d'Internet».

Reporters sans frontières a adressé une lettre à Tokon Mamitov, président de la Commission parlementaire d'enquête sur les événements de juin 2010.

«Nous sommes choqués par cette attaque menée contre le site d'information Ferghana.ru qui exprime une position assez équilibrée sur l'Asie Centrale. En 10 ans, l'agence Ferghana.ru a présenté une information de qualité sur la vie politique, économique et sociale de la région grâce au professionalisme reconnu de ses journalistes et favorisé le développement de la diversité des opinions des habitants d'Asie Centrale. Ce site d'information n'est pas responsable des mauvaises nouvelles juste du fait de leur transmission. Au cours des événements de juin, le site a prouvé son professionalisme et a assumé ses résponsabilités. Relayant des informations complètes sur les événements tragiques dans le sud du pays, le site d'information a appelé à maintes reprises au calme et expliqué sans cesse que les affrontements avaient été provoqués.

La fermeture du site Ferghana.ru constitue une menace pour la liberté d'expression. Notons que les menaces précédentes à l'égard de Ferghana.ru coïncidaient avec les réprésailles de 2005 et 2010, à l'époque des démissions d'A. Akaev et de K. Bakiev. En temps que représentant d'un organe d'état démocratique, vous ne pouvez pas favoriser l'élimination de l'un des sites d'information les plus populaires de votre pays». Une première lettre rédigée le 9 juin, juste après les premières annonces concernant l'éventuelle fermeture de Ferghana.ru. Aujourd'hui, cette proposition confirmée, Reporters sans frontières reprend la plume.

Omurbek Abdourakhmanov, député du Jogorku Kenesh (parti Ata-Meken) a qualifié la décision de ses collègues du parlement d'antidémocratique...

Le site d'information Disel gênerait également les députés du parlement kirghize. Selon Trusounbai Bakii Ouulu, ex-ombudsman, député du parti Ar-Namis, ce site contiendrait «des messages de haine» au moment où «le gouvernement et le président mettent en place les mesures pour éviter de nouvelles émeutes interethniques». ... Il estime que le Parquet devrait s'intéresser à ces sites d'information et ouvrir des enquêtes judiciaires pour «incitation à la haine raciale».

Marat Kazakpaev, politologue kirghize, estime que personne n'a le droit de fermer un support d'information ou de lui donner des instructions. «Tout est possible dans notre pays, mais je pense que les députés en font trop. Si quelque chose ne plaît pas à un député, c'est son affaire, pas la peine de se regrouper et de généraliser son mécontentement. Ils ont la possibilité de s'exprimer dans d'autres media, mais pas de donner des ordres de fermeture. Ils sont incultes au point qu'ils sont inconscients de leurs responsabilités et considèrent que tout leur est permis. Ils ont tort», dit Kazakpaev.

«Les décrets, les décisions qui n'en finissent plus de nos députés s'apparentent à l'hystérie d'un enfant qui boude», estime Aziza Abdirasoulova, chef de l'ONG Kilim-Shami. «Ils n'arriveront à rien. Il y aura un autre site dans la même veine avec la même information. Je dis toujours que l'entrave à la liberté d'expression ne résoudra pas tous les problèmes. La décision du Parlement n'est pas définitive. Ferghana.ru peut toujours juridiquement contester cette décision. Mais si le site est en définitive fermé, cela constituera une atteinte à la liberté d'expression», ajoute A. Abdirasoulova.

Farid Niyazov, conseiller du Premier Ministre, est convaincu qu'aucune interdiction ne mène à rien de bon. «Une guerre de l'information ne se gagne pas par la fermeture des sites, mais par le niveau d'information présenté pour informer la population. Pour l'instant le gouvernement éprouve des difficultés financières, mais j'espère qu'à partir de l'année prochaine des moyens financiers seront investis dans des projets media, comme c'est déja le cas dans les pays soucieux de leur image».

Ravshan Djeenbekov, un autre député du parti Ata-Meken, estime la décision du parlement malvenue. «Nous ne devons pas combattre les media. Le rôle des media est d'informer le lecteur. Tout député doit supporter toute information même si cette dernière ne lui plaît pas. Au contraire, les remarques faites par la presse, si elles sont justifiées, doivent être prises en compte». D'ailleurs, le député a assuré qu'«en cas de tentative de blocage du site, les personnes attachées à la liberté d'expression vont le défendre».

Dinara Oshurakhunova, chef de la Coalition Pour la démocratie et la société civile estime que «les députés n'ont pas le droit de s'arroger les prérogatives d'un tribunal. Seul un juge est habilité à déterminer la culpabilité d'un individu. Et quand les députés tentent de se substituer aux juges, c'est une violation de la Constitution. Il ne faut pas oublier la présomption d'innocence. Et puis Ferghana.ru est un site d'information qui écrit beaucoup sur les événements en Asie Centrale, il exerçait avant ce Parlement et travaillera encore après. La volonté du Parlement de bloquer Ferghana.ru met encore une fois en évidence l'incompréhension par les députés de la Constitution, des droits et des libertés des citoyens : droit à l'expression, droit à l'information, droit à la diffusion de l'information. Il me semble que les députés ont besoin d'une formation en droit. Qu'ils aident le sud du pays au lieu de chercher à marquer des points à l'approche des présidentielles. Qu'ils aident le système judiciaire à assurer des procès équitables. J'aimerais rappeler aux députés que les événements d'avril ont débuté avec le blocage de tous les sites...» ajoute la militante des Droits de l'Homme.

NDLR: A la suite de ce décret, Rosa Otunbayeva a, dans un communiqué de presse officiel, qualifié la décision du blocage de Ferghana.ru de «hâtive et inappropriée». Elle a à cette occasion souligné son inquiétude quant aux pressions exercées par les députés sur la presse, ainsi que son attachement à la liberté d'expression.

Agence de presse internationale Ferghana.ru



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