31 mars 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Qui est derrière le narcotrafic kirghize?

12.09.2011 11:36 msk

Nicolas Levine




Le Kirghizistan a annoncé récemment qu’il commencera sérieusement à lutter contre le trafic de drogue afghane. Cette affirmation est-elle fondée? Combien de temps devra encore se poursuivre la lutte? Et comment ces efforts kirghizes sont-ils perçus par les services de renseignement russes? À ce propos, le chroniqueur de ах «Fergana» Nicolas Levine s’est entretenu à Moscou avec un haut représentant de l'un des services de sécurité russes qui souhaite rester dans l’anonymat.

- Cette année vous avez visité la République kirghize pour un voyage d'affaires. Comment évaluez-vous la situation locale?

- Eh bien, brièvement, comme cela se produisait auparavant, le trafic de drogue passe par le Kirghizistan. Le danger le plus grave, comme vous le savez, est la contrebande d'opiacés, principalement de l'héroïne. Selon nos estimations, environ 20-25 tonnes d'héroïne et d'opium sont transportées annuellement de l’Afghanistan à travers le Kirghizstan. En 2010, les expéditions se sont accrues en raison de l’incapacité des pouvoirs de combattre le trafic. Maintenant son ampleur est limitée non pas tant par les efforts des forces de l'ordre, mais par le besoin limité du marché : la Russie ne peut pas « digérer » autant d'héroïne. Les schémas de transport, en général, sont bien connus, tout comme les principaux organisateurs de ce «business». Je ne peux pas dire que les agences de renseignement du pays ne font rien. En particulier, le Comité du contrôle des drogues, qui a été éliminé sous Bakiev, fut reconstitué. Cette année, en coopération avec le Comité, il y a eu plusieurs arrestations, la dernière opération conjointe fut conduite près d'Ekaterinbourg il y a quelques jours. Mais le courant principal de narcotique contourne encore ces mesures.

- Pourquoi?

- Je ne pense pas révéler un grand secret si je dis que ce «business» se trouve sous la protection de grands hommes des forces de l’ordre et d'autres organismes gouvernementaux. Par conséquent, on ne peut et on ne veut arrêter les seigneurs de la drogue locaux, ils ne peuvent même pas, disons, les chasser de l’intérieur du ministère de l'Intérieur.

- Vous avez dit que les schémas de transport du trafic ne représentent pas un mystère singulier.

- Bien sûr. L'héroïne arrive d'abord dans le Gorno-Badakhchan au Tadjikistan. Puis par différentes manières, y compris à pied et en véhicules, on l’apporte au Kirghizistan, à Chon-Alai. De là, par les routes déjà, la poudre blanche (en fait, l'héroïne afghane, plus probablement, est de couleur crème) est livrée dans les bases d'Och et de Jalal-Abad. De là, l'expédition de la drogue se fait par l’une des deux voies. La première - dans l’Ouzbékistan voisin. C'est seulement pour les gens ordinaires que la frontière est fermée, mais pour le narcotrafic - non. La seconde voie - le long de l'autoroute et à travers les montagnes dans la région de Chui. Là encore, il ya deux possibilités: soit l'héroïne est envoyée à Kara-Balta, et de là, au Kazakhstan et à la Russie, ou entreposée à Bichkek, où une petite partie est envoyée dans différentes villes de Russie par des vols passagers, mais l'essentiel est de nouveau déplacé par la frontière kazakhe pour leur acheminement ultérieur en Russie.

- Vous pouvez identifier par leurs noms les principaux participants du trafic?

- Eh bien, si vous n'avez pas peur d'écrire à ce sujet.... Dans le Pamir, au Tadjikistan, un important magouilleur nommé Salamsho, un ancien chef de guerre, joue maintenant le rôle principal dans l'organisation du trafic selon nos constatations.

- En encore?

- Je peux vous confirmer que [le frère de l'ancien président] Bakiev Zhanysh, à ma connaissance, influençait gravement le trafic de drogue. Mais la police ne l’a pas touché. Un des officiers supérieurs de police, Sherkozu Mirzakarimov, jouait également un rôle important dans le trafic. Il était également le ministre adjoint de l'Intérieur sous Bakiev. Plus tard, Mirzakarimov s’est sauvé avec Kourmanbek Bakiev, il travaille maintenant quelque part. Il a passé le flambeau à Furkat Usenov, vice-ministre de l'Intérieur du Kirghizistan dans le Sud. Celui-ci fut cependant remplacé à ce poste en avril.

- Et où est Usenov maintenant?

- J'ai entendu dire qu'il avait été transféré à la disposition du Département du personnel du ministère de l'Intérieur. Ils l’enverront quelque part, je suppose. Alors que le lobby politique du narcotrafic reste là tranquillement, même au Parlement.

- En quoi consiste leur lobbying, envers quelles lois?

- Qui parle de loi? Nous ne craignons pas que le lobby du narcotrafic au Kirghizistan, par exemple, légalise la marijuana. Non, le rôle de ces politiciens est simple: maintenir un état de chaos dans les organes policiers du Kirghizistan, protéger les trafiquants de drogue d’éventuelles poursuites, faire en sorte que toutes les agences de renseignement du pays aient tout simplement peur de s’occuper des grands « patrons » par crainte des difficultés politiques. Ils ont même des quotas au parlement, quel parti nomme qui. Alors de cette façon, parler de la lutte contre le trafic de drogue ce n’est que de l’optimisme béat.

- Vous avez parlé de politiques? Par exemple, qui?

- Est-ce si important de le savoir? Pas besoin d’aller bien loin : Kamchibek Tashiyev, le chef du parti «Ata-Jurt », siège au parlement. Dans la voie qui conduit du sud du Kirghizistan à l’Ouzbékistan, nous soupçonnons qu'il joue un rôle clé, et depuis longtemps.

- Et quelle partie du trafic de drogue passe par la voie «ouzbek»?

- Selon nos estimations, environ le tiers du volume total passe par le sud du Kirghizistan.

- Et les services de renseignement ouzbeks?

- Qui pensez-vous supervise le trafic de ce côté? Ce sont eux. Et le trafic qui vient directement de l'Afghanistan par le biais de Termez à travers le «pont d'or», et qui s'infiltre à travers la frontière avec le Kirghizistan, soi-disant fermée.

- A votre avis, qu'est-ce que se passera-t-il si le prochain Président élu par la population kirghize est un individu associé à la mafia de la drogue? Quelle sera la réaction de la Russie?

- Pensez-vous que la Russie se contentera de suivre ce qui se passe? Peu probable. Nous apprenons de nos erreurs. Personne n'a besoin d’un deuxième Bakiev sur le trône présidentiel. Le Kirghizistan est une République souveraine? Très bien, pas de questions! Le peuple du Kirghizistan peut élire un son président, je n’ai rien à dire. Mais le peuple devra répondre des conséquences de son choix. Dans ce cas, la réaction doit être très claire. Premièrement, l'introduction du régime de visas pour les citoyens du Kirghizistan. Cela a été déjà mentionné par Boris Gryzlov à propos du Tadjikistan, et le Kirghizstan n’est pas très loin. Deuxièmement, nous insisterons pour fermer la frontière méridionale de l'Union douanière, à savoir la frontière du Kirghizistan et du Kazakhstan.

- Et le Kirghizstan lui-même est gravement touché par les narcoagressions ?

- Bien sûr. Cette année, au Kirghizistan, me disent mes collègues, le nombre de toxicomanes officiellement enregistrés a dépassé pour la première fois dix mille personnes. Officiellement! Pour comprendre le nombre réel, ce nombre est multiplié, je pense, par 15. Pour un pays avec une population de cinq millions, c'est beaucoup. Et il me semble particulièrement cynique d’entendre les politiciens parler du développement de la nation kirghize, alors qu’ils permettent l’empoisonnement des Kirghizes. Ils ne méritent pas cela.

Propos recueillis par Nicolas Levine. Agence de Nouvelles internationales «Fergana»



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