22 juillet 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Il y a 100 ans : Boukhara : « contrée de sables et de soleil »

19.09.2011 00:46 msk

Magazine Niva (St- Petersbourg, 1911)




Sur la photo : Minaret Kalon, Boukhara. Photo prise entre 1909 et 1915 par S. M. Prokoudine-Gorski. Une sélection de photos en couleurs inédites de S.M. Prokoudine-Gorski est accessible dans la section Galerie de Ferghana.ru.

Dans le cadre de notre série historique, nous proposons à nos lecteurs cet essai publié voici cent ans, au cours de l'hiver 1911, dans Niva, magazine russe très populaire. L'auteur y exposait sa vision de « la contrée authentique, belle et sauvage » qu'était le khanat de Boukhara. Si la Russie avait soumis ce territoire quarante ans auparavant, ces terres, peuples et traditions exotiques restaient énigmatiques pour la plupart des Moscovites et des Pétersbourgeois.

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« Le décès de Seid-Abdul-Ul-Akhad-Khan, Emir de Boukhara et l'accession au trône du nouvel Emir Seid-Mir-Alim ont attiré notre attention sur l'authentique « pays de sable et de soleil » qu'est le khanat de Boukhara.

Le khanat de Boukhara, communément appelé simplement Boukhara, s'étend à la lisière de nos territoires transcaspiens. Le pays est frontalier du Turkestan au Sud et, à l'Est, de la région transcaspienne. Il s'agit donc d'un territoire restreint, approximativement de la taille de l'une de nos provinces centrales.

Malgré la petitesse de son territoire, le khanat est divisé en deux parties bien distinctes : orientale et occidentale. La partie orientale (du Pamir à Boukhara), où l'on trouve les majestueux monts Ak-Tash, est riche d'une végétation admirable, particulièrement à la saison des pluies (au printemps). Les abricotiers, les pistachiers, les pommiers, les amandiers, les grenadiers ombragent des kishlaks (villages) peu populeux sur les pentes des montagnes. La végétation est encore plus dense et plus variée sur les berges de la rivière Amou-Daria et de ses cinq affluents. Les caravanes des nomades affluent de tous côtés et trouvent une pâture abondante.

Журнал Нива
Niva était un hebdomadaire russe populaire du milieu du XIXème – début du XXème siècle. Il portait le sous-titre Magazine de littérature, de politique et de vie contemporaine..
La partie occidentale du khanat de Boukhara, au contraire, est essentiellement une plaine salifère dotée de sables mouvants. Elle est placée sous le signe des sables qui pénètrent tout et engloutissent les agglomérations comme une gangrène. Sous la pression des vents du nord, ils se déplacent du nord-est vers le sud-ouest et couvrent progressivement les espaces aménagés, les transformant en désert. En 1868, ces sables ont couvert l'arrondissement de Romitan, contraignant plus de 11600 familles à quitter leurs foyers et émigrer. La rivière Zaravshan, une artère stratégique de ce pays, se perd dans les sables sans atteindre l'Amou-Daria dans laquelle elle devrait se jeter. « La malédiction des sables » représente une menace pour la capitale elle-même, Boukhara.

La vie et l'agriculture ne seraient pas possibles dans ce désert brûlé par le soleil tout au long de l'année sans des constructions qui fournissent l'humidité nécessaire à cette partie de Boukhara. Depuis la nuit des temps, toute la Boukhara occidentale est sillonnée de ces réseaux d'« ariks », canaux artificiels se nourrissant de la rivière Zaravshan. Les berges de ces canaux ressemblent à des oasis faisant face aux plaines brûlées par le soleil. Boukhara doit ses richesses matérielles, son horticulture, son élevage de bétail et d'autres branches de ses activités à ces canaux innombrables.

Des hommes au teint foncé, vêtus de caftans et portant des turbans peuplent ce pays brûlé par le soleil. Certains d'entre eux ressemblent aux Perses : ils ont des traits de visages fins, une barbe foncée et une taille fine. D'autres ont des traits typiquement mongols. Ce sont des Tadjiks et des Ouzbeks. Les Tadjiks sont les autochtones. Les Ouzbeks sont des intrus, conquérants vainqueurs des Tadjiks. Outre ces ethnies principales, on trouve à Boukhara des Sartes, tribu mixte visiblement issue du métissage des autochtones et de conquérants. A présent, Sartes et Tadjiks sont une population sédentaire tandis que les Ouzbeks sont en grande partie nomades. On trouve également à Boukhara nombre de Perses, d'Hindous, et évidemment de Russes, conquérants du pays.

Illustrations de l'article dans l’hebdomadaire Niva
Illustrations de l'article dans l’hebdomadaire Niva

Les habitations boukhariotes ont ceci de particulier qu'au printemps notamment, ces maisonnettes crépies d'argile rappellent par leur construction et leur montage des nids d'hirondelles. A la saison des pluies, l'herbe recouvre leurs couvertures en terre et leur donne l'allure de tapis aux couleurs criardes. La plupart des maisons ne disposent d'aucune fenêtre donnant sur l'extérieur, et chacune respecte scrupuleusement la séparation entre hommes et femmes, ces dernières ne sortant que pour se rendre dans des cours fermées. Un petit canal passe au milieu de ces cours, avec un four sur le bord.

L'aménagement intérieur et la décoration des chambres rappellent les kibitkas des Bachkirs et des Kirghizes. Pas de chaises ni de tables. Ils mangent et boivent à même le sol, sur des tapis. Ils dorment par terre, sur les mêmes tapis, avec des coussins éparpillés un peu partout dans la pièce. Chaque habitation a une particularité bien boukhariote : le foyer appelé « sandal ». C'est une petite fosse carrée dans le sol, maçonnée de briques. On y met du charbon brûlant, et un tabouret par-dessus avec une couverture. Ceux qui souhaitent se réchauffer se placent près du tabouret et posent leurs pieds sous la couverture. En hiver le sandal est important dans la vie courante des Boukhariotes mais joue aussi un rôle dans la propagation des maladies. En hiver, tous les membres de la famille, au moment de s'endormir, se couvrent de cette couverture et rajoutent du charbon. Ils respirent donc l'air du sandal et contractent des maladies des yeux et des voies respiratoires, sans parler des effets nocifs de l'oxyde de carbone.

Les indigènes sont de grands amateurs de nourriture et aiment recevoir. L'Européen éduqué, pourtant, n'en est pas toujours enchanté. Bien que la nourriture, selon les recommandations de Mahomet, soit préparée dans des conditions correctes, la consommation-même de cette nourriture manque d'hygiène.

Le menu boukhariote suscite l'étonnement de l'Européen. On commence par les fruits, les amandes, les bonbons et le thé vert. Puis le serviteur (toujours un garçon ou un homme, jamais une femme à Boukhara) apporte un grand plat de plov. Ni couverts, ni assiettes. Les invités doivent suivre l'exemple du maître de maison en se servant avec les mains à même le plat. Lequel manifeste son hospitalité en saisissant à pleines mains les morceaux les plus gras, comme la queue du mouton, pour les fourrer dans la bouche de son invité. Maître et invités fument le même narguilé.

La malpropreté et la propreté prescrite par Mahomet se mêlent étrangement dans la vie quotidienne des Boukhariotes. D'une part, ils se lavent les mains avant de prendre la nourriture et se lavent dans les banyas une fois par semaine. De l'autre, ils ne connaissent pas l'usage des serviettes et se servent du bas de leur caftan pour s'essuyer. Ils changent rarement leurs chemises. Le peuple en change seulement quand elle est usée. En fin de compte, les Boukhariotes contractent souvent des maladies de peau comme l’eczéma, la lèpre et la « maladie des Sartes » qui les immobilisent pour longtemps.

Бухарский водонос
Porteur d'eau boukhariote. Début du XXème siècle. Photo de S. M. Prokoudine-Gorski

Les principales activités des Boukhariotes sont l'agriculture, certains métiers manuels, la production de tapis, d'huile et le commerce. Le système d'irrigation, qui offre une humidité constante, permet de cultiver des variétés rares d'arbres fruitiers et du coton. Les pastèques et les délicieux melons de Boukhara poussent assez facilement, comme le thé vert, si prisé des Boukhariotes. Chaque village, même la plus petite agglomération, abrite une « tchaikhana » au moins, c'est-à-dire un salon de thé installé habituellement dans le jardin avec une petite terrasse couverte donnant sur la rue. Un ou deux lits en bois couverts de feutre sont placés près de la terrasse. Un samovar de Tula complète la décoration. Une grande cruche en argile plantée dans le sol permet de filtrer l'eau des petits canaux. On y trouve aussi un ou deux sandals. Ces salons de thé sont prisés des indigènes, qui, comme nous, les Russes, aiment siroter du thé en bonne compagnie.

La production industrielle est très peu développée à Boukhara. Les tissus de soie (aux motifs souvent très beaux), les tissus de coton, le cuir, etc. sont confectionnés dans les conditions lamentables, dans de petits hangars et dans de sombres masures, à l'aide d'outils primitifs. L'intérieur des « ateliers de soie » de Boukhara est si modeste qu'il ne faudrait pas plus de deux ou trois jours pour l'aménager avec le minimum nécessaire. Les ateliers de poterie sont encore moins équipés. A Boukhara on ne connaît pas même les techniques de base employées par nos potiers. Le Boukhariote met une boule d'argile sur une main comme un gant et lui donne une forme de l'autre.

Il est à noter que les Boukhariotes ont su mettre en place des conditions de travail adaptées au climat et aux particularités locales. Ainsi, par exemple, les charpentiers dégrossissent le bois avec une hache si longue qu'ils n'ont pas à se pencher. C'est assez utile, sachant qu'avec des chaleurs caniculaires, sous un soleil brûlant, il ne serait pas sans danger de travailler en position inclinée, ce qui augmenterait les risques d'afflux de sang vers le cerveau. Les bêches des terrassiers sont tout aussi longues pour le même motif.

Mais l'activité la plus prisée de la population reste le commerce. Les Boukhariotes commercent assidûment avec la Russie, la Perse, l'Inde et l'Afghanistan. Ils vendent du coton, de la soie, des fruits secs, certains métaux. L'Emir défunt contribua de manière significative au développement du commerce intérieur et extérieur.

Said Mir Muhammad Amirhon
Said Mir Muhammad Amirhon; 3 janvier 1880 — 5 mai 1943 – le dernier Emir de Boukhara, qui accéda au trône suite à la mort de son père en décembre 1910. Il régna jusqu’à la conquête de Boukhara par les Bolcheviks en 1920.

Boukhara est la principale ville du khanat. C’est une ville typiquement asiatique, aux rues étroites et sales, aux constructions originales, dont les toits plats et les murs sans fenêtres procurent une impression étrange. Pas de trottoirs ni de pavés. Les rues sont souvent couvertes, afin de se protéger des forts rayons du soleil, et c’est pour cela qu’elles sont grises. Y passent des gens vêtus d’habits colorés : Sartes, Ouzbeks, Hindous, Perses, Russes… ainsi que des chameaux à l’air altier. Y grincent des roues de charrettes en manque d’huile. Des « magasins » divers longent de la rue des deux côtés, simples étals dotés d’auvents. Les transactions se font directement dans la rue et chaque magasin ferme grâce à un châssis de bois à la tombée de nuit. Le maître des lieux s’assied par terre, sur un feutre. On aperçoit aussi les ateliers des chaudronniers, des selliers, des forgerons. Les ateliers sont ouverts sur la rue, à l’instar de la scène d’un théâtre, et les artisans travaillent sous les yeux des passants.

La capitale compte près de 80 000 habitants, 360 rues et 360 mosquées. Boukhara est considérée comme un lieu d’instruction : elle abrite plus de cents madrasas, c’est-à-dire des écoles coraniques. L’une de ces madrasas, Ir-Kazar, a été construite aux frais de l’Impératrice Catherine II, qui voulait ainsi s’attirer les bonnes grâces de l’Emir.

Le palais en pierre de l’Emir se trouve au cœur de la capitale. Ce n’est d’ailleurs pas sa résidence principale, laquelle se trouve dans la ville de Kermine, à 80 kilomètres à l’est de Boukhara. Kermine abrite plusieurs palais, un beau parc, et l’Emir défunt y vivait à l’occidentale avec ses femmes.

Depuis 1868 le khanat de Boukhara dépend de la Russie, mais conserve son mode de vie. Un accord datant du 23 juin 1868 garantit aux Russes la jouissance de tous les droits civiques dans le khanat et demande à l’Emir l’interdiction de la vente d’esclaves, assez répandue auparavant à Boukhara. En 1872, des fortifications furent construites par M.Georgievskii dans le khanat, et, en 1885, avec l’arrivée au pouvoir de l’Emir Seid-Abdoul-Khan, une agence politique russe s’est ouverte à Boukhara.

L’influence russe se fait sentir partout à Boukhara. Par exemple, on s’adresse à chaque Russe à Boukhara en disant « maître ». L’armée boukhariote est organisée selon le modèle russe. Les ordres militaires sont donnés en russe. Cette armée n’a pas une grande importance, bien sûr, et sa principale mission est de monter la garde devant les palais, les établissements d’état et des prisons. Il est difficile d’imaginer qu’un Etat si petit puisse faire la guerre…

Les apparences replètes d’un militaire boukhariote typique, maladroitement vêtu d’un « uniforme » qui fait apparaître le caftan porté en-dessous, et son fusil, prêtent à rire. Mais le bâtiment qu’il garde procure une impression tout à fait contraire. Il s’agit d’une prison qui fait partie des curiosités locales.

Les prisons de Boukhara s’apparentent à un « sac » de pierre, avec une porte et une fenêtre grillagées. Les prisonniers purgent leurs peines dans la saleté, l’humidité, dans la chaleur suffocante. Les promenades sont interdites comme la nourriture venant de l’extérieur. Les prisonniers dépendent pleinement de la charité de la société. Les prévenus sont tenus dans les mêmes conditions que les criminels condamnés et restent en prison des années entières. On peut imaginer facilement l’horreur de ces conditions, en sachant qu’il n’y a aucune issue. Les prisonniers ne peuvent même pas se tenir debout ou s’asseoir, les prisons étant surpeuplées. On connaît des cas de prisonniers ayant passé 20 ans dans de telles prisons, exécutés pour faire de la place aux nouveaux arrivants.

L’influence de la Russie a eu un effet sur l’adoucissement de ces pratiques. On peut espérer que le nouvel Emir, ayant fait ses études en Russie et connaissant notre culture, mettra fin à ces horreurs.

Telle est ce beau pays, sauvage, traversé de petits canaux, tels des vaisseaux sanguins. Un pays qui a tant de soleil, du ciel bleu, des couleurs vives. Nous, « les maîtres » de ce pays, n’en savons presque rien, mais sa connaissance est plein d’intérêt et très instructive. Grâce à la voie ferroviaire d’Asie Centrale, on peut toujours aller à Boukhara depuis le centre de la Russie »…

NIva 1911, n°9, p. 171-175



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