20 août 2017








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La vie à Osh aujourd’hui: ses touristes, ses marchés, le quotidien…

20.03.2012 00:00 msk

Ferghana




Photo d’Ekaterina Ivashenko. Plus de photos ici.

Début mars 2012. Me voici de nouveau à Osh. Ces deux dernières années, je m’y rends assez souvent, et chaque fois je découvre quelque chose de nouveau dans les relations entre les ouzbeks et les kirghizes. Mais on ne peut toujours pas dire que la vie à Osh ait repris un cours normal. Cela dit, elle continue.

« Des représentants d’organisations internationales sont venus chez nous, ils vont lancer la deuxième étape de la reconstruction (avec l’agrandissement à 100m² des logements temporaires précédemment construits)», racontent les habitants de la ville. « Ils nous ont montré l’échéancier des travaux. En mai dernier, les maisons incendiées auraient dû être détruites et les matériaux de construction livrés. Les fondations auraient déjà dû être posées ce mois-ci, pour que ce soit terminé au mois de novembre. Mais pour l’instant ils n’ont fait que démolir les maisons incendiées, c’est tout ». Une femme évoque la visite de donateurs qui auraient déjà acheté des matériaux de construction et ne feraient qu’attendre le feu vert pour la construction. « C’est M. Mirzakhmatov (maire de la ville) qui ne donne pas son autorisation, il voudrait déloger les Ouzbeks et utiliser les terres comme bon lui semble ».

En ce mois de mars 2012, la construction des maisons n’est toujours pas terminée : les autorisations ont pris beaucoup de temps. Mais elle a repris, même si elle progresse lentement. Il y a des problèmes de règlement de la paie des ouvriers : les donateurs s’étaient engagés à payer à la fin des travaux, mais les ouvriers demandent des avances, et les habitants n’ont pas les moyens…

Autre problème, dans le quartier de Cheremouchki : les factures d’électricité. Les habitants en reçoivent pour la période allant d’août à décembre 2010, quand personne n’occupait les maisons incendiées. Des pénalités pour non-paiement des factures viennent gonfler la note, pour atteindre des sommes astronomiques (45 à 1000$).


En revanche, les monuments se multiplient en ville. Une statue à l’effigie de Manas en est l’illustration. Le prix s’élèverait à plus de 666 666$. D’autres, figurant divers personnages historiques sont aussi en construction. Les habitants de la ville n’en doutent pas, l’argent provient des fonds d’aide à la reconstruction de la ville après les événements de juin 2010. Mais l’administration de la ville a son idée propre des priorités de la reconstruction.


Les touristes

Les touristes apprécient toujours la ville d’Osh. Mme Lada Khasanova, directrice des chambres d’hôte « Chez Zoukov » nous a parlé de la situation du tourisme dans le sud du pays.

« Chaque révolution détruit le tourisme. Après 2005 nous avons rétabli notre activité, mais la révolution du 7 avril a de nouveau détérioré la situation. Des Américains m’ont adressé un télégramme le jour-même pour annuler leurs réservations. La saison touristique dure du mois d’avril au mois d’octobre. En 2006 nous avons accueilli 97 touristes, 238 en 2007, 430 en 2008, 456 en 2009. En 2010, nous prévoyions d’accueillir 2000 touristes, mais nous en accueillis juste 45. En 2011 nous avons relancé notre activité et avons accueillis 57 touristes. L’ambassade des Etats-Unis déconseille toujours la visite de notre pays. »


« Dix jours après la guerre (les habitants nomment ainsi les évènements de juin 2010), j’avais une réservation qu’il n’était plus possible d’annuler. Le groupe était déjà à la frontière entre la Chine et le Kirghizstan, et j’ai été obligée de demander une escorte militaire pour les accompagner. Je me suis rendue chez un responsable militaire, il y avait beaucoup de personnes avec la même demande de protection. Quand il m’a demandé la raison de ma visite, je lui ai répondu « le tourisme ». Et il m’a répondu : « Madame, c’est la guerre et vous me parlez de tourisme ? » Finalement, il m’a beaucoup aidé en me fournissant une escorte militaire pour aller chercher nos touristes en Chine. Selon ce qu’un guide indiquait par la suite: « je ne sais pas ce que vous avez dit à l’armée, mais le groupe de touristes espagnols a reçu un accueil royal ! » Les évènements du 7 avril ont nui au tourisme, et les évènements de juin 2010 l’ont achevé. Très peu de touristes se sont rendus au Kirghizstan en 2011, uniquement des alpinistes qui n’avaient peur de rien. Ils étaient tous des pays de CEI. Nous espérons une hausse du nombre de touristes cette année. Mais chaque rassemblement, chaque tension dans le pays nous fait craindre le pire : le domaine est très fragilisé et dépend directement de la situation politique », indique Mme Khasanova.


Les touristes se rendent dans le sud du pays pour l’alpinisme, la montagne. En ce qui concerne le tourisme culturel, il n’intéresse que ceux qui transitent par le Kirghizstan pour se rendre en Ouzbékistan ou Tadjikistan. Ce sont des touristes de la Russie ou des Etats-Unis.

« Le problème majeur du tourisme dans le sud du Kirghizstan c’est la qualité du service, malgré des prix élevés en ville », continue Mme Khasanova. « Par exemple, quand nous prévoyons d’aller dans un restaurant avec nos clients, je vérifie toujours l’état de la cuisine, le menu, et les toilettes. J’attire des regards étonnés, mais les toilettes sont primordiales pour les touristes étrangers, et elles laissent à désirer le mieux dans le sud du pays. De plus, nous ne disposons pas de moyens de transport pour les excursions »

Mme Khasanova raconte que jusqu’à juin 2010, c’était les Ouzbeks qui travaillaient dans le tertiaire dans le sud du pays. Mais après les évènements de juin il n’y avait plus d’endroit où aller manger ni se coiffer. Un mois après les évènements, en route pour un rendez-vous avec des étrangers, nous avons acheté des samousa (pâtes fourrés à la viande et cuit dans un four d’argile). A leur arrivée, ils ont senti l’odeur et nous ont demandé où ils pouvaient manger : ils ne trouvaient pas même un café. Les meilleurs repas sont faits par les Ouzbeks. J’ai compris que nous nous complétions. Ainsi, aucun Ouzbek ne saura élever un mouton comme le fait un Kirghize et aucun Kirghize ne cuisinera ce mouton aussi bien qu’un Ouzbek. Nous avons besoin de vivre ensemble ! »

Après les évènements de juin, des crédits ont été attribués à des conditions préférentielles. Mme Khasanova en a demandé un. « Qu’avez-vous perdu ?» « Des affaires dans le tourisme » « Non, ça ne compte pas ! Si votre restaurant avait été incendié, nous l’aurions compensé ».

Cimetière

Je me suis égaré dans un quartier ouzbek. Un terrain vague accolé à une maison a attiré mon attention. Un quart de ce terrain abritait une quinzaine de petits tertres. Un cimetière pour les victimes des évènements de juin 2010. Il est étrange de voir un cimetière en plein quartier habité, mais il était probablement impossible d’enterrer les morts dans un vrai cimetière. Les familles des défunts auraient amené les corps dans ce quartier préservé à défaut de pouvoir les inhumer dans le cimetière officiel.


Cimetière qui se trouvait à moins de 50 mètres de ce quartier, dans la rue d’Andijan. J’y ai aussi aperçu les tombes d’autres victimes, sur lesquelles on trouve, comme le veut la tradition, des fragments de vaisselle traditionnelle.

L’aide humanitaire

Même si toutes les entreprises fonctionnent, les gens continuent à demander de l’aide. Peut-être n’est-elle pas parvenue à tout le monde. Ferghana a discuté avec les responsables de cette distribution. Ces personnes ont préféré ne pas révéler leur identité. Ils nous ont raconté que l’alimentation et les vêtements ne sont pas arrivés dans tous les quartiers de la ville, et que certains ont reçu de la farine locale, 150 grammes d’huile par personne et du riz, du pain rassis parfois.

L’aide provenait de différents pays. La Turquie aurait envoyé de l’alimentation de bonne qualité, des vêtements neufs un mois plus tard. Devenus anciens et immettables au moment de la distribution.

« Des amis de Bishkek nous ont appelé pour demander si nous avions reçu les aides qu’ils avaient collecté (les produits d’hygiène). Nous avons reçu d’autres villes des appels similaires. Mais nous n’avions rien reçu. Tout cela avait fini sur les étals des marchés. Comme ces bouteilles d’huile qui portaient des étiquettes « Aide humanitaire du peuple danois ». Ils auraient pu au moins changer les étiquettes », s’indigne notre interlocuteur.

« Les habitants de la ville recevaient une aide rationnée. Je disposais de listes de familles et de leurs membres. Une fois, je vérifie la liste, je demande l’identité à une personne, dans une maison à une pièce. Il me dit son nom, et que 17 personnes habitent chez lui. Je demande d’où viennent ces gens : « d’Alaï ». Je lui ai demandé s’ils fuyaient quelqu’un, mais il ne m’a pas répondu. Je suis affligé, et j’ai honte auprès des gens qui se sont mobilisés pour organiser des collectes… Nous avons reçu beaucoup d’aide, le monde entier nous a secouru…Dommage qu’elle ait fini sur les étals ou aux mains des « réfugiés d’Alai » .

L’école de Svetoch

J’ai aussi visité l’école de Svetoch, ouverte près de l’église orthodoxe d’Osh. L’église a plus de 100 ans, et sous le régime soviétique elle abritait la Maison de la Culture. J’ai discuté avec Mme Olga Khoziainova, professeur de théologie qui a constaté le départ des Russes après les évènements de juin 2010. Aujourd’hui, l’école ouverte il y a 9 ans accueille 167 enfants, en grande majorité des Russes. Ils ne sont pas tous d’Osh, certains viennent des environs (Kara-Suu, Kashgar-Kishlak, Uzgen). 25 professeurs enseigneraient bénévolement en ayant une autre activité professionnelle, et 7 à temps plein.


« En mai 2011 nous avons reçu la visite du Ministère de l’Education qui nous demandait pourquoi on enseignait des disciplines théologiques. Pourtant le niveau de connaissance des élèves et des professeurs a démontré que Svetoch n’avait rien à envier à d’autres écoles. Je note qu’il n’y a que trois disciplines théologiques : la loi divine, l’histoire de Bible et le vieux slave ne prennent que trois heures dans la semaine. L’école dispose de salles pour toutes les matières enseignées, deux bibliothèques (celle de l’école et celle de l’église), une salle de musique et de danse, un amphithéâtre, une infirmerie et une cantine, mais nous n’avons toujours pas de salle de sport ni de salle de lecture », indique Mme Khoziainova.

L’école est financée tant par les paroissiens que par des hommes d’affaires et diverses organisations. Aujourd’hui l’école a besoin de manuels pour les lycéens et d’ordinateurs.

En mai, l’école attend l’agrément du Ministère de l’Education qui permettrait de dispenser les cours des deux dernières années du lycée.

Une question d’ethnie qui ne devrait pas se poser.

Après les évènements de juin les représentants de toutes les minorités ethniques, et pas seulement les Ouzbeks, disent se sentir comme des citoyens de seconde zone.

Toutes les facultés de l’université d’Osh affichent les photos de leurs meilleurs étudiants. Quand l’une d’elle a affiché la photo d’un Ouzbek, sa photo a été arrachée quelques jours plus tard.


« Personne n’agit directement, tout se passe dans ton dos et tu ne peux rien prouver. Si je dépose une plainte parce-que mes voisins ouzbeks subissent des exactions, elle ne sera pas examinée. Ou bien prenons l’exemple des employés des services d’approvisionnement en électricité. Tous les contrôleurs sont kirghizes. Ils se rendent chez les Ouzbeks et se mettent à chercher des poux, à extorquer de l’argent pour des choses infimes comme l’absence de tampons, etc. Ils ne veulent pas parler d’autre langue que le kirghize, mais s’ils sentent qu’ils peuvent obtenir de l’argent ils peuvent se mettre à parler en russe », selon mes interlocuteurs.

Les conducteurs de taxis et de bus sont kirghizes à 90%, et les Ouzbeks ne sortent pas de chez eux à la tombée de nuit. Ils craignent les rassemblements, les évènements politiques, fut-ce des élections à la mairie ou un rassemblement d’opposition. Tous les cafés et magasins ferment le jour de ces rassemblements.

Le nationalisme est bien visible dans les procédures judiciaires sur les évènements de juin 2010. Une grande partie des victimes sont des Ouzbeks, et ils sont souvent poursuivis. Pourtant, on pourrait éviter les procédures judiciaires contre les sommes d’argent importantes. A partir de 3000 euros. ..

C’est le marché d’Osh qui voit la vie foisonner. Les Ouzbeks et les Kirghizes marchandent côte à côte. Il y a encore lieu à évoquer la reconstruction du marché, mais les marchands occupent même les étales incendiés. Ils ont besoin de nourrir leurs familles. Certains marchands pauvres s’installent à même le sol. L’ouverture et la gentillesse des marchands donnent de l’espoir à celui qui se retrouve dans cette ville, toujours pas rétablie après la tragédie.

Toutes les photos (28) ici dans la galerie de Ferghana

Ekaterina Ivashenko






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