29 mai 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

LES ESCLAVES DE LA CUEILLETTE DU COTON

01.09.2012 12:55 msk

Maxim Baylice




Le début du mois de septembre en Ouzbékistan est marqué par le lancement de la « campagne de coton », soit l’exploitation sur les champs de coton de fonctionnaires, d’écoliers et d’étudiants en sus des paysans. Les employés du secteur privé eux-mêmes ne sont pas épargnés. Une pratique qui rappelle l’époque de l’Union Soviétique, mais remonte en fait aux temps de l’esclavage.

Un dispositif sans précédent, visant à mobiliser une main-d’œuvre gratuite pour la cueillette de coton, a été mise en place cette année par les autorités ouzbeks.

La cueillette débute en septembre et dure jusqu’à la fin de l’automne. Les citadins sont forcés de quitter leur foyer comme leur travail pour se consacrer aux travaux des champs.

Les habitants deviennent de facto des esclaves, et cela malgré le fait que l’Ouzbékistan est un pays surpeuplé, où la main-d’œuvre ne manque donc pas, où des millions de personnes sont contraints de travailler à l’étranger, et d’autres de se contenter de petits boulots, quand ils peuvent avoir une activité salariée.

Le prix du coton, fixé par l’Etat, est si bas que la main-d’œuvre se fait rare sur les champs de coton. Malgré leur caractère privé, les exploitations agricoles sont soumises à la réalisation d’objectifs planifiés, lesquels, s’ils ne sont pas atteints, entraînent des conséquences sérieuses allant du châtiment corporel à la peine de prison. D’où un certain taux de suicide enregistré chez les agriculteurs qui ne sont pas parvenus à les atteindre.

En Ouzbékistan, le coton est cueilli exclusivement à la main, même si des méthodes plus modernes ont pu être utilisées par le passé. Le secteur de la fabrication de machines agricoles est un champ de ruines et le prix du carburant est très élevé.

Le commerce du coton est l’une des sources de revenus des élites corrompues du pays. Les fermiers n’ont pas le droit de vendre leur récolte à leur compte, mais doivent le céder à des organismes qui le retraitent. Le coton est ensuite écoulé par l’Etat sur le marché extérieur.

De toute évidence, sans ces intermédiaires mandatés par l’état, il n’existerait aucune main-d’œuvre gratuite.

La méthode n’a rien de bien sophistiqué. Les entreprises privées ont l’ordre de détacher un certain nombre d’employés aux travaux des champs. Ne pouvant refuser, elles en arrivent à exercer des pressions sur leurs salariés.

Un phénomène auquel la capitale elle-même n’échappe en rien. Les autorités appellent les entreprises basées à Tachkent à mobiliser leur personnel. Personne n’ose se défendre et risquer de perdre son emploi.


« Tous aux champs ! »

L’année dernière, les habitants des villes tentaient encore d’échapper à cet esclavage moderne en ayant recours à la corruption. Cette année, les autorités ont même mobilisé pour les contrôles les forces de l’ordre et des unités spéciales. En août 2012, les dirigeants de municipalités locales ont exigés de chefs d’entreprises qu’ils présentent à l’avance la liste des employés réquisitionnés pour la cueillette de coton. Avec leurs données personnelles tirées du passeport et leur adresse.

La réquisition débutera le trois septembre, juste après la Fête de l’Indépendance. Les esclaves de Tachkent partiront essentiellement pour les champs des Oblasts de Syr-Darya et de Djizak. C’est à la gare Sud de Tachkent qu’ils se rassembleront avant le départ. Les habitants ont été avertis, l’appel sera fait à la gare et les policiers iront chercher à leur domicile ceux qui ne seront pas présents. Il n’est pas exclu que les passeports soient confisqués le temps de la récolte.

Les étudiants du troisième cycle, les médecins, les enseignants, les fonctionnaires seront mobilisés cette année. Les entreprises publiques comme privées. Celles qui y ont échappé ont bénéficié d’un arbitrage pris au plus haut niveau de l’Etat.

La presse compare parfois à tort la situation actuelle de l’Ouzbékistan avec la période soviétique. Il existait alors un système de Sécurité Sociale qui a aujourd’hui disparu. On cotise toujours, mais l’Etat ne verse plus rien depuis deux ans.

La sécurité sociale est donc inexistante. Les mutuelles n’ont quant à elles jamais existé. Les employeurs versent les indemnités de maternité de leur poche. L’enseignement supérieur est à 70% payant, ce qui n’exempte pas les étudiants de troisième cycle de corvée de coton.


Des adolescents dans les champs de coton d’Ouzbekistan. Septembre 2012. Photo d’Elena Ourlaeva

Notons que les employés réquisitionnés pour la cueillette de coton continuent à percevoir leur salaire. Mais ce n’est pas l’Etat qui le verse : c’est l’employeur. Une règle tacite : selon le Code du Travail, toute modification des conditions de travail exige un accord écrit du salarié. La réquisition enfreint donc le Code. Mais l’Etat se garde bien de laisser la moindre trace qui pourrait donner lieu à un recours en justice.

Le même Code proscrit d’ailleurs le travail forcé, prévoyant des sanctions à l’égard des responsables. Les autorités violent donc impunément la Loi.

En Ouzbékistan, la cueillette du coton est un travail forcé obtenu sous la menace de perdre son emploi. Sous le contrôle de la police et même d’unités spéciales de l’Armée. Ce qui démontre encore une fois le sentiment d’impunité des autorités ouzbeks. Les habitants des villes pourront au moins retourner à leur travail habituel par la suite. Les chômeurs des oblasts éloignés, n’ayant pas d’emploi à perdre, deviennent purement et simplement des esclaves.

De nombreuses sociétés achètent du coton ouzbek en paraissant tout ignorer de cette situation. Assez commodément, la voix des esclaves reste inaudible.

Ferghana



Publicité

Statistiques, notations



L'avis des auteurs peut ne pas correspondre aux points de vue des rédacteurs.

La rédaction examine toutes les propositions de publication des articles mais se réserve le droit de ne pas entrer en contact avec les auteurs.

ICQ 445573571

© D.Kislov, Ferghana.Ru, 1999-2014