24 avril 2017








Les actualités de l’Asie Centrale

Sait Nursi et Fethullah Gülen: Activités religieuses et éducatives entre la Turquie et l’Asie centrale 20 ans après la fin de l’URSS

04.02.2013 23:15 msk

Bayram Balci




Nous avons rencontré Bayram Balci à Moscou dans la marge d’une conférence donnée à Carnegie Moscou sur les relations entre la Turquie et l’Asie centrale. Nous en avons profité pour lui demander un entretien sur les actions des disciples de Sait Nursi et de Fethullah Gülen en Asie centrale depuis la fin de l’Union soviétique.

Fergana.Ru: Dans le cadre de vos recherches sur l’Asie centrale et le Caucase, vous avez longuement travaillé sur les influences de la Turquie dans cette région, et plus particulièrement sur l’aspect religieux de cette influence. Dans vos recherches sur les influences religieuses turques qui marquent l’Asie centrale, vous faites la distinction entre celles qui viennent de l’Etat, et les autres, émanant du secteur privé turc. Nous voudrions bénéficier de votre expertise pour mieux cerner deux mouvements qui sont souvent confondus, tellement ils sont historiquement et idéologiquement proches, à savoir les disciples de Sait Nursi et ceux de Fethullah Gülen, appelés plus communément et respectivement nourdjou et fethullahci. Pourriez-vous nous expliquer brièvement les relations entre ces deux tendances religieuses ?

Baeram Balci : Vous avez effectivement raison de commencer par distinguer les deux hommes pour mieux comprendre les actions de leurs disciples en Turquie et en Asie centrale. Sait Nursi est né en 1876 à l’Est de la Turquie, près d’Erzurum. Marqué par un islam mystique, il devient d’abord une autorité religieuse influente dans sa province d’origine. Il gagne en notoriété et prestige grâce à son engagement pendant la première guerre mondiale sur le front de l’Est, contre la Russie. Au moment de la fondation de la République turque sur les débris de l’Empire ottoman, il œuvre pour que les institutions du pays soient respectueuses de l’Islam. Selon certains experts, il militait pour l’adoption d’une constitution d’inspiration islamique pour le nouvel Etat. En désaccord profond avec Mustafa Kemal Atatürk et sa vision laïque et séculière, il renonce à l’engagement politique, et crée un mouvement mystique, apolitique et piétiste qui ne vise qu’à renforcer la foi et la pratique religieuse de la population. Entre clandestinité et semi légalité, son mouvement devient populaire à travers tout le pays. Se développent un peu partout des cercles de lecteurs de son œuvre fondamentale, la Risale i Nur, lettre de la Lumière, une exégèse du Coran. Le contenu de cette lettre n’est pas politique, mais uniquement spirituel, et il n’a d’autres ambitions que d’expliquer le Coran et les autres textes fondamentaux de l’Islam, hadith notamment. Sait Nursi meurt en 1960, laissant derrière lui un mouvement actif dans tout le pays. Intervient alors la scission du mouvement en plusieurs tendances, chacune dirigée par un disciple proche de Sait Nursi, et dévouée à une tache particulière : diffusion de son œuvre maîtresse, promotion de ses idées dans les cercles académiques, ou encore l’éducation. Parmi les disciples directs de Nursi figure Fethullah Gülen. A l’époque, il est jeune et peu influent, mais déjà charismatique et visionnaire. Il est le seul à privilégier l’éducation, ce qui fera la fortune de son mouvement.

Bayram BALCI
Bayram BALCI est chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales, CERI-Science PO, à Paris, et actuellement Visiting Scholar à Carnegie Endowment for International Peace, Washington DC.
En tant que chercheur à l’IFEA (Institut Français d’Etudes Anatoliennes) à Istanbul de 2002 à 2006, il a été le premier responsable de sa filiale à Bakou. Durant cette période, il a travaillé sur l’islam en Azerbaïdjan et les interactions entre chiisme et sunnisme sous les influences turques et iraniennes.
Auparavant, boursier à l’IFEAC, (Institut Français d’Etudes sur l’Asie Centrale) de 1996 à 1999, il a travaillé sur les différentes influences turques en Asie centrale.
De 2006 à 2010 il a été le directeur de l’IFEAC, période durant laquelle il a servi la coopération scientifique entre les milieux académiques européens et centrasiatiques.
Depuis 2010,il travaille plus spécifiquement sur les interactions religieuses entre l’Asie Centrale et l’Asie du Sud.
Il est membre du comité de rédaction de la revue les Cahiers d’Asie centrale.
Il est l’auteur des Missionnaires de l'Islam en Asie centrale: Les écoles turques de Fethullah Gülen (Maisonneuve & Larose, 2003), et coauteur avec Marlène Laruelle, Sébastien Peyrouse and Jean François Huchet, de China and India in Central Asia: A New 'Great Game'? (Palgrave Macmillan, 2010).
Cela nous amène à présenter brièvement Fethullah Gülen, et ce qui le lie à Sait Nursi

Fethullah Gülen est lui aussi né à l’Est de la Turquie, près de la ville d’Erzurum, en 1938. Issue d’une famille conservatrice, il est séduit par les écrits de Sait Nursi qu’il n’a pourtant jamais rencontré personnellement. Sa carrière commence au sein de la Diyanet, l’organisme officiel, qui tient lieu de ministère des affaires religieuses, qui gère l’islam en Turquie. Dans la ville d’Izmir où il travaille en tant qu’imam rétribué par l’Etat, il jette petit à petit les bases d’un mouvement dont la première ambition est de permettre aux enfants d’être plus performants à l’école. La mouvance fethullahci se structure autour de programmes éducatifs. A partir janvier 1980, l’économie turque se libéralise, le passage à une vraie économie de marché permet à toutes les mouvances religieuses, y compris celle de Fethullah Gülen, de concilier motivation religieuse, réussite économique et projets éducatifs. La mouvance fethullahci se développe sur tout le territoire. Dix ans plus tard, de nouvelles opportunités s’ouvrent à l’extérieur des frontières nationales. L’écroulement du bloc socialiste libère les Balkans, le Caucase, l’Asie centrale et ouvre de nouveaux marchés à des milliers d’entreprises turques. Parmi ces entrepreneurs turcs figurent des hommes d’affaires, des éducateurs qui se reconnaissent dans les idées de Fethullah Gülen et dans sa vision de l’islam.

Justement cet islam de Fethullah Gülen, dans quelle catégorie le placeriez-vous ?

Il est difficile de résumer en quelques lignes la vision de l’islam de Fethullah Gülen. Mais brièvement, on peut dire qu’en bon disciple de Said Nursi, il adhère à une tradition islamique proche du mysticisme et de la pensée nakshibendie, et assez éloignée de l’islam politique tel que prôné par Necmettin Erbakan à partir du début des années 1970. Comme Sait Nursi, Fethullah Gülen se préoccupe de l’éducation des musulmans, et de leur intégration dans le monde moderne dans lequel ils vivent. Il cherche à travers l’éducation à former une génération de gens modernes attachés à leurs traditions et valeurs religieuses.

On sait que vous avez été un des premiers analystes à comparer la mouvance de Fethullah Gülen au phénomène jésuite, bien connu dans le monde occidental.

En effet, le fonctionnement de la mouvance aussi bien en Turquie qu’en Asie Centrale, comme je le dirai dans un instant, présente des analogies intéressantes avec le phénomène jésuite. Je persiste à croire que Fethullah Gülen dans son projet éducatif s’est inspiré directement de l’expérience et du phénomène jésuite. N’oublions pas qu’en Turquie toutes les élites à la fin de l’Empire ottoman, et donc celles qui ont fondé la République, ont été très largement formées dans des écoles créées par des Occidentaux, et dont certaines étaient missionnaires et Jésuites. Le projet éducatif de Fethullah Gülen semble s’inspirer de ce modèle, incarné par, exemple, par des célèbres établissements en Turquie, comme le Robert College, le lycée Galatasaray, Saint Benoit, Notre Dame de Sion, etc. En cela, je continue à penser que Fethullah Gülen est un réformateur musulman, mujtahid, qui s’est inspiré d’un modèle au départ chrétien et jésuite pour réformer la société musulmane et lui permettre de trouver sa place dans le monde contemporain. Le rôle des écoles est de former cet esprit moderne, capable de concilier la spiritualité musulmane avec les valeurs universalistes qui prédominent dans notre monde contemporain, telles que la démocratie et la défense des droits de l’homme. La mission des écoles est de servir de laboratoire à cette synthèse, d’abord en Asie centrale et dans le Caucase, des régions culturellement proches de la Turquie, mais davantage encore dans le reste du monde, depuis qu’elles sont devenues un phénomène mondial. En effet, il y a désormais des écoles turques de cette mouvance dans le monde entier, en Afrique, en Asie, aux Etats-Unis.

Leur action en Asie centrale nous intéresse plus particulièrement. Pourriez-vous nous décrire le contexte dans lequel elles se sont implantées en Asie Centrale dès la fin de l’URSS ?

Pour comprendre le processus d’implantation des écoles de Fethullah Gülen en Asie centrale, il faut effectivement s’intéresser aux contextes de l’époque. Plusieurs facteurs ont facilité leur implantation. Premièrement, le contexte politique était très favorable. La Turquie et tout ce qui provenait de Turquie bénéficiait d’une excellente image dans toute l’Asie centrale. De même, en Turquie, le pouvoir politique de l’époque, par le biais de Turgut Ozal, a apporté son soutien aux projets éducatifs des hommes d’affaires et éducateurs proches de Fethullah Gülen dans leur ambition de créer des écoles en Asie centrale. Enfin, dans chaque République centrasiatique, les besoins en matière éducative étaient énormes, depuis l’écroulement du système soviétique et la déstructuration de tout l’appareil éducatif. Dans une telle situation, la coopération avec l’étranger, dont les entreprises éducatives turques, était recherchée et appréciée.

On parle beaucoup de la présence et de l’influence des disciples de Sait Nursi et de Fethullah Gülen dans toute l’Asie Centrale. Pourriez-vous nous faire une brève analyse de leur présence et de leur évolution ces vingt dernières années ?


Vous avez raison de distinguer les disciples de Sait Nursi et ceux de Fethullah Gülen. Même si Fethullah Gülen lui-même et ses disciples sont dans une certaine mesure des continuateurs de Sait Nursi, ils ont créé une mouvance assez distincte du mouvement originel. En Asie centrale les Nourdjou, disciples de Nursi qui sont très attachés à la diffusion fidèle et classique de l’œuvre de Sait Nursi, la Risale i Nur, se distinguent des Fethullahci ou néo-nourdjou, disciples de Fethullah Gülen qui tout en étant issus de la mouvance de Sait Nursi se sont émancipés de sa pensée classique et forment désormais un mouvement à part. Les Nourdjous animent des cercles de lecture de diffusion des enseignements de Sait Nursi. Leur nombre est faible, et leur impact limité. Sans avoir d’établissements spécifiques comme des madrasas ou des écoles, ils mènent leur action religieuse lors de réunions dans des appartements privés. Et je le répète, leur présence est minime, et leur impact sur les sociétés locales peu importante, même si certains médias et régimes particulièrement craintifs de toute forme d’islamisme affirment le contraire.

Par contre, les Fethullahci ou néo-Nourdjous connaissent un tout autre destin. Entre 1992 et 2000, près d’une centaine d’établissements ont été créés et développés dans toute l’Asie centrale. 2000 marque une rupture, notamment en Ouzbékistan, car les écoles fethullahci ont été contraintes à la fermeture. A l’heure actuelle, fonctionnent encore environ 30 lycées et une université au Kazakhstan ; une dizaine de lycées et une université au Kirghizstan ; une dizaine d’écoles au Tadjikistan et un lycée et une université au Turkménistan, où leur nombre a été récemment réduit. En août 2011, la quasi-totalité des écoles fethullahci ont été transformées en écoles publiques turkmènes, à l’exception du lycée Turgut Ozal et de l’Université turkmèno-turque qui continuent d’être opérées par le mouvement fethulahci.

Parlons à présent des activités de ces deux groupes, nourdjous classique et néo nourdjou, c’est-à-dire les disciples de Fethullah Gülen. Il s’agit de deux mouvances religieuses, très proches comme vous l’avez dit mais en même temps assez distinctes. Qu’est ce qui les distingue le plus en Asie centrale ?

La différence fondamentale réside dans le fait que les Nourdjous s’inscrivent dans une mouvance islamique marquée par les enseignements de Sait Nursi et s’attachent à diffuser ouvertement le seul message piétiste de la Risale in Nur en Asie centrale tandis que les Fethullahci véhiculent, par le biais de leurs écoles, un discours islamique propre à Fethullah Gülen, et contribuant à la réislamisation de populations sécularisées par 70 ans de propagande anti religieuse soviétique. Toutefois, il faut bien noter que les écoles, depuis le début, n’ont jamais été le lieu d’un quelconque activisme religieux. Les programmes d’enseignement sont étroitement contrôlés par les autorités locales qui veillent au caractère séculier de l’éducation qui y est dispensée. L’activisme religieux se manifeste en dehors de l’école dans la prise en charge extérieure des jeunes. Avec le temps, avec la spécialisation grandissante des Fethullahci dans le secteur éducatif moderne et séculier, et la suspicion grandissante des régimes à l’égard des mouvements religieux extérieurs, il semblerait que les Fethullahci aient encore relâché un peu de pression sur leur activisme religieux de façon à assurer leur pérennité sur le terrain centrasiatique. Pour dire les choses autrement, les écoles sont de nos jours complètement séculières, elles n’ont rien d’islamique, et même en dehors des écoles la diffusion d’une pensée islamique n’est plus un objectif important.

Mais dans ces conditions-là, si les écoles ne sont pas des madrasas déguisées et que même en dehors de l’école les disciples de Gülen font peu de prosélytisme, que reste-t-il de musulman dans l’action et les objectifs de Fethullah Gülen en Asie centrale ?

Si vous posez cette question, fort pertinente, à Fethullah Gülen et à ses disciples, ils vous répondront que leur action est purement humaniste, qu’ils veulent rendre service à l’humanité en participant à l’éducation moderne des jeunes générations, dans tous les pays du monde, y compris dans des pays non musulmans. Et en effet, depuis quelques années ils développent des écoles en Inde, aux Etats-Unis, au Japon, en Afrique, et en Géorgie si l’on veut rester dans la sphère post soviétique. Je crois en effet qu’il y a dans leur réponse une part de sincérité, inhérente à la stratégie universaliste de l’entreprise. Et là aussi, pour comprendre l’action de Fethullah Gülen il faut revenir à l’analogie que je développais au début de note entretien, la comparaison avec le phénomène jésuite. Comme les Jésuites qui ont créé un mouvement d’essence chrétienne mais à vocation universaliste, Fethullah Gülen semble avoir mis en place un mouvement certes islamique mais qui a une vision universaliste de sa mission.

A partir de sa propre vision de l’islam, Fethullah Gülen a créé un mouvement que j’appellerai, faute de mieux, post islamiste. Quand il déclare que les écoles ont pour mission de diffuser dans le monde un message de paix et de fraternité, que l’éducation moderne est plus importante que l’éduction classique de la madrasa, ou que pour les musulmans l’école est prioritaire sur la mosquée, il a du mal à être convainquant. Pourquoi ? Je crois pour ma part que la raison essentielle vient du fait qu’en Occident comme on Orient nous ne sommes pas encore prêts à accepter qu’un mouvement islamiste puisse accorder tant d’importance à l’éducation moderne, non islamique, et soit capable avec succès de la véhiculer dans des pays aussi bien musulmans que non musulmans. Je ne connais pas de mouvement islamique autre que celui de Fethullah Gülen qui ait ouvert autant d’écoles séculières dans autant de pays du monde. Le succès fethullahci est unique dans notre histoire contemporaine et dans le monde musulman. De même, je ne connais aucun autre mouvement islamique qui ait développé aussi loin le discours et les gestes œcuméniques, de paix et de dialogue avec les autres religions, comme le font ses disciples sur tous les continents. L’approche est si radicalement opposée à nos stéréotypes qu’un fond de suspicion demeure sur la sincérité du discours mais le fait même que ce discours existe, fait de Fethullah Gülen et de son mouvement un phénomène exceptionnellement singulier. Et le fait qu’un tel mouvement soit né dans un pays musulman comme la Turquie confirme la singularité de cette dernière dans le monde musulman.

J’ajouterai que ce qui fait la force de Fethullah Gülen, c’est qu’il a dépassé les méthodes classiques de diffusion de l’islam par la prédication. Il s’inscrit dans une posture post islamiste qui à travers l’éducation moderne, et l’action développementaliste dans des pays émergents, donne une image positive de l’islam, qu’il veut rendre plus attractif au plan international.

Revenons à l’Asie centrale, si vous le voulez bien, quels sont les objectifs de Fethullah Gülen ?

La réponse à cette question est difficile, et je l’ai moi-même souvent posée aux responsables des écoles en Asie centrale, et à d’importantes figures du mouvement en Turquie, sans avoir toujours reçu de réponse pleinement satisfaisante. Interrogé par les médias turcs des dizaines de fois sur la mission des écoles en Asie centrale depuis qu’elles existent, Fethullah Gülen a donné des réponses qui ont évolué à travers le temps. Au départ, c’est-à-dire au début des années 1990, l’objectif était, selon Fethullah Gülen lui-même, de rendre la dette morale qu’avait l’Anatolie envers l’Asie centrale. En effet, dans ses écrits et interviews, il considère que l’Anatolie a dans le passé bénéficié de l’aide morale et spirituelle de l’Asie centrale, dans le sens où elle lui doit son Islam et certains de ses plus grands érudits, mystiques et savants. Or, estime-t-il, cette même Asie Centrale a par la suite été colonisée, dominée et privée de son droit légitime de pratiquer son Islam en toute liberté. A présent que les conditions le permettent, grâce aux indépendances, l’Anatolie doit, selon lui, rendre sa dette morale envers l’Asie centrale en l’aidant à reconstruire son identité islamique. Cette manière d’expliquer la mission des lycées a prévalu durant toute la décennie 1990. Depuis, d’autres motivations et arguments sont invoqués pour justifier la mission et la raison d’être de ces écoles. En effet, au fur et à mesure que le mouvement se mondialise, il fait appel à un discours plus universaliste, moins musulman, pour justifier sa présence. Concrètement, il ne s’agit plus de justifier ses actions par la solidarité religieuse mais plutôt par une ambition universaliste qui cherche à rendre service, hizmet, à la communauté internationale, sans distinction de culture, de race et de religion.

Je crois en effet qu’au départ les objectifs de la mouvance étaient plus religieux qu’ils ne le sont aujourd’hui. Au fur et à mesure qu’elle se mondialise, en s’implantant dans des pays qui ne sont pas forcément de culture musulmane, elle fait appel à une rhétorique plus universaliste que musulmane pour expliquer ses objectifs. Mais dans tous les cas, il y a chez les responsables du mouvement, une volonté de former les élites de demain, et ainsi, par le biais de ces élites, la volonté inavouée d’être influent dans tous les pays où des services sont rendus. Comme toute organisation religieuse, la communauté de Gülen veut étendre le nombre de ses fidèles, son influence. En cela, elle agit comme toutes les autres organisations religieuses, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes. Ce qui diffère, et surprend les chercheurs, c’est de voir un mouvement islamiste de dimension internationale, et chaque jour un peu plus influent, croître sans cesse et sans prosélytisme ; car en effet, et j’insiste là-dessus, dans tous les pays où ils sont présents, les lycées ne cherchent pas à convertir, ce qui est surprenant pour une organisation islamiste, quand on sait combien importe dans l’islam le devoir de contribuer à la diffusion de la dawa ou du tabligh, c’est-à-dire de la propagation de la parole d’Allah auprès de nouveaux fidèles. Il y a là un paradoxe, une énigme, qui fait la force de la mouvance et en même temps éveille les soupçons chez ceux qui l’observent.

Comment peut-on expliquer cela selon vous ?

Nous avons quelques éléments de réponse. Fethullah Gülen est un leader islamique qu’il faut classer dans le post islamisme. Son mouvement n’est pas une organisation classique fondée sur la primauté de la madrasa mais plutôt sur l’éducation moderne, et sur la foi en la nécessité du dialogue avec les autres religions. Il me semble que par ce biais, à travers une action pas nécessairement religieuse et un dialogue avec les autres religions, son but est justement de rendre service à l’islam, en contribuant à améliorer son image. Je reviens à cette idée que je développais il y a un instant, à savoir le fait qu’il s’inspire d’une organisation non islamique, les jésuites, pour permettre à l’islam d’être aussi moderne et actif dans le monde. Au départ, nombre d’organisations chrétiennes missionnaires étaient exclusivement tournées vers la prédication et l’action religieuse. Mais par la suite, elles ont su adopter une démarche plus humaniste, dépassant les clivages religieux. Nombre d’établissements jésuites de nos jours n’ont plus le caractère ouvertement religieux qu’ils avaient autrefois. Les écoles jésuites, par exemple, implantées par les Occidentaux dans le monde musulman, en Turquie notamment, ont su dépasser leur conditionnement religieux pour diffuser une éducation et des valeurs plus séculières. Je pense que le mouvement de Fethullah Gülen est en train de transposer ce modèle dans l’Islam. Au départ motivé quasi exclusivement par le discours islamiste, il est devenu petit à petit supra religieux, plus humaniste, mais dans le but de mieux rendre service à l’islam. Les écoles créées par des proches de Gülen dans des pays non musulmans ou partiellement musulman, où aucun prosélytisme ne s’opère, donnent corps à cet argument.

Mais ses adversaires pensent que tout cela n’est motivé que par le seul désir d’accroître le pouvoir du mouvement.

En effet, comme l’organisation jésuite, la mouvance de Gülen est élitiste, aspire à être influente partout où elle est, et elle reste toujours quelque peu secrète, notamment sur son fonctionnement interne et son organisation. Les écoles sont censées produire des élites, amenées à être influentes dans l’avenir, et accroître ainsi le réseau d’influence de la mouvance. Cela dit, la part du secret s’estompe ces dernières années. Le réflexe instinctif et justifié de se protéger de l’appareil sécuritaire kémaliste a disparu. Durant toutes les années 1970 et 1980, l’Etat turc, gardien de la laïcité kémaliste, avait pour coutume d’intervenir dans la vie civile du pays pour empêcher la formation de forces religieuses susceptibles de mettre en danger le caractère séculier de l’Etat. Depuis une dizaine d’années, la progressive démocratisation de la société turque et l’affaiblissement de l’appareil sécuritaire kémaliste incitent la mouvance à devenir plus transparente ; mais cette transparence est encore relative à mon sens, notamment sur la hiérarchie du mouvement, qui demeure toujours opaque.

Parlons un peu de l’islam en Asie centrale et de la place de la mouvance de Gülen dans l’islam centrasiatique. Quel genre d’islam véhicule la mouvance de Gülen en Asie centrale ?

Bien qu’islamiste, il semble que la mouvance de Fethullah Gülen ne se comporte pas comme telle en Asie centrale. Je veux dire par là que les entreprises éducatives qui s’inspirent des idées de Fethullah Gülen ne sont pas des organismes religieux, enregistrés en tant que tels auprès des comités d’Etat pour les affaires religieuses, pour promouvoir une éducation islamique, enseigner le Coran, former des imams, etc. La mouvance de Gülen diffuse une éducation séculière, en toute conformité avec les normes propres à chaque pays. En cela il faut bien faire la distinction avec les disciples de Sait Nursi, qui sont peu nombreux, mais qui ont un activisme religieux tourné autour de l’enseignement de la philosophie religieuse de Sait Nursi. Et les disciples de Fethullah Gülen dont la motivation première n’est pas l’enseignement de l’islam mais, je le répète, la diffusion d’une éducation moderne. Ceci dit, dans les premières années de l’indépendance, il y avait un activisme religieux non pas dans les écoles de Gülen mais dans la périphérie des écoles, c’est-à-dire dans les appartements, logements étudiants et autres lieux où sont pris en charge les élèves.

Toutefois, malgré cette absence d’instruction islamique dans les écoles, la mouvance parvient à véhiculer une certaine philosophie, une éthique islamique. Celle-ci est le reflet d’un islam modéré, moderne et qui est tout à fait compatible avec les idéologies nationalistes et séculières mises en place dans chaque Etat en Asie centrale. C’est un islam qui est aussi teinté d’une certaine turcité, dans le sens où il promeut la Turquie et sa proximité culturelle avec les autres pays d’Asie centrale. Il ne s’agit pas de panturquisme, dans le sens d’une idéologie politique irrédentiste, mais de turcophonie et de turcophilie.

Comment est perçu le mouvement de Gülen en Asie centrale ?

Il faut faire la distinction entre plusieurs choses. L’opinion publique ne sait pas toujours ce qu’est le mouvement de Fethullah Gülen, mais elle en apprécie les « écoles turques ». Les très bonnes performances de ces écoles et le fait qu’elles préparent bien aux examens universitaires, concourent à leur bonne réputation générale. Quant aux autorités politiques locales, qui connaissent bien la nature du mouvement, elles ont un rapport très pragmatique. Elles apprécient les services éducatifs tout en contrôlant qu’elles se limitent bien à cette seule fonction éducative, sans jamais se livrer à une quelconque activité religieuse. La direction générale des écoles dans chaque pays se plie scrupuleusement aux règles, car elle sait qu’elle est constamment sous étroite surveillance et que la pérennisation de ses activités en dépend.

Mais on dit que dans certains pays les écoles commencent à fermer.

C’est vrai. En Ouzbékistan toutes les écoles ont fermée en 2000 mais cette fermeture est intervenue dans le cadre d’une détérioration générale des relations turco-ouzbèkes sans que cela soit le fait ou la faute des écoles. Tachkent est réticente voire hostile à toutes les idées qui viennent de Turquie, qu’elles soient religieuses ou non, qu’elles soient véhiculées par l’Etat turc ou des organismes privés. Même les feuilletons télévisés turcs très appréciés en Asie centrale ont été interdits en Ouzbékistan en 2012, alors qu’ils ne contiennent aucun propos religieux.

Au Turkménistan le nombre d’écoles turques a drastiquement diminué. Le nouveau président, Gurbanguli Berdimuhammedov, sans être particulièrement hostile à la Turquie, a nationalisé 11 des 12 lycées existants, si bien qu’à l’heure actuelle ne fonctionnent plus que le lycée Turgut Ozal et l’université turco-turkmène. La raison à cela est quelque peu souverainiste. Le pays veut montrer qu’il est capable de pourvoir à ses besoins en matière d’éducation. Je précise que la fermeture de ces écoles ne s’est pas accompagnée d’une crise ouverte entre le gouvernement turkmène et la direction des écoles. Elle a donné lieu à un dialogue, dans lequel les autorités turkmènes ont fait savoir qu’elles étaient à présent capables de gérer seules l’éducation de la population. Toutefois, je pense que ces fermetures ont un lien avec l’arrivée au pouvoir à Ankara de l’AKP, de ce gouvernement islamo conservateur, proche de Fethullah Gülen jusqu’à il y a peu, et qui est perçu dans la région comme trop musulman selon les normes locales. Enfin, je me demande si cette méfiance vis-à-vis des écoles n’est pas aussi le signe d’un embarra, et d’une crainte face à l’émergence depuis une dizaine d’années, de la Turquie comme puissance régionale. En Russie par exemple, où le mouvement était aussi bien implanté, c’est bien à cause de cette soudaine émergence de la Turquie comme nouvelle puissance régionale que toutes les associations éducatives proches de Fethullah Gülen ont fermé, et que l’enseignement des idées de Sait Nursi a été rendu illégal. Ceci dit, dans les autres pays, au Kazakhstan, au Kirghizstan, au Tadjikistan et en Azerbaïdjan les écoles continuent de fonctionner sans difficulté particulière.

Et qu’en est-il des relations entre le mouvement de Fethullah Gülen et la diplomatie turque en Asie centrale, et en Turquie ?

Là aussi les choses ont évolué en vingt ans. Au départ, lors de leur implantation en Asie centrale, les ambassadeurs turcs en Asie centrale étaient embarrassés vis-à-vis de l’action de Fethullah Gülen. Souvent très attachés aux idéaux du kémalisme, les diplomates sont en principe méfiants vis-à-vis des intentions du mouvement de Gülen. Toutefois, dans toute l’Asie centrale, rapidement le pragmatisme l’a emporté. Aussi, consciente de l’apport de ces écoles à la diffusion de la langue et de du développement d’un certain soft power turc dans la région, la diplomatie turque soutient moralement l’action de Fethullah Gülen.

Quel bilan tireriez-vous de l’action des écoles vingt an après leur implantation en Asie centrale. Quelle a été leur action sur la formation des nouvelles élites dans chaque pays ?

Il est encore difficile d’établir un bilan concret et précis de l’impact des écoles en Asie centrale, d’autant plus que les résultats diffèrent d’un pays à l‘autre. Pour le mesurer, il faudrait mener une recherche approfondie sur les élèves qui sont sortis de ces écoles, et analyser leur parcours professionnel, leur poids économique, politique et culturel, leurs réseaux de sociabilité. Or à ce jour cette recherche, entamée mais non aboutie de façon exhaustive, n’a livré que des indices de réponses.

Premièrement, ces écoles ne sont pas suffisamment nombreuses dans chaque pays pour produire de grandes cohortes de diplômés, capables de former une élite assez puissante pour avoir un impact fort sur la société, et encore moins produire un changement social. Prenons l’exemple du Kazakhstan où le mouvement est le plus massivement implanté. Pour une population de 17 millions d’habitants, on ne dénombre que 31 lycées et une université, et bien que les Fethullahci n’aient pas vocation à remplacer l’enseignement public tout entier, leurs efforts et leurs succès restent limités, bien qu’on commence à voir dans certaines administrations kazakhes, turkmènes, kirghizes… des cadres influents, issus des écoles turques.

Par ailleurs, il ne faut pas croire que le mouvement de Gülen est le seul à exercer une influence sur la jeunesse de ces pays qui ont d’importants programmes de coopération éducative avec des pays occidentaux. Le Kazakhstan a formé d’importantes élites kazakhes à l’étranger grâce à ses bourses bolajak, et l’Ouzbékistan disposait d’un programme similaire, appelé Umid. L’importance et l’impact des écoles turques sur les sociétés centrasiatiques est donc à relativiser, même si, je le répète, nous manquons de données empiriques pour établir cet impact.

Je voudrais également insister sur un point essentiel : dans ses objectifs, le mouvement de Gülen cherche à s’enraciner dans tous les pays où il s’implante, et à s’indigénéiser en acquérant à sa cause des membres de la société locale. Or, quand bien même le mouvement se targue d’un nombre croissant de membres kazakhs, tadjikes, turkmènes, la très grande majorité de la communauté reste turque et demeure fortement liée à la Turquie. Il n’a pas réussi encore, par exemple, à atteindre le degré de mixité transnationale d’une organisation comme la Jamaat al Tabligh, qui, native de l’Inde, est devenue un phénomène véritablement transnational.

La comparaison avec la jama’at al tabligh serait intéressante à mener, elle sera traité dans la prochaine interview, justement consacrée aux actions de la jama’at al tabligh en Asie centrale.

Moscou, 13 décembre 2012, Washington 6 janvier 2013



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