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Enquête sur les crimes de masse dans le sud du Kirghizstan: l'impuissance du barreau

14.09.2010 10:18 msk

Par Maria Yanovskaya

Sur la photo: Une rue de Osh. Photo de © РИА «Новости»

Les enquêteurs s'activent pour examiner les faits liés aux émeutes massives du sud du Kirghizstan. Plus de 1500 enquêtes judiciaires sur l'organisation d'émeutes, de pogroms, de meurtres, de cambriolages, d'incendies et de vols des voitures ont été ouvertes. Beaucoup de suspects ont déjà été arrêtés. «Ferghana.Ru» a contacté un avocat d'Osh et l'a questionné sur la manière dont la police locale menait ses enquêtes.

«Défendez-vous des individus accusés d'avoir participé aux émeutes?»

«J'ai quelques dossiers qui concernent les émeutes, et tous mes clients sont accusés de crimes graves, allant jusqu'au meurtre. L'un de mes clients, 14 ans, a été placé en garde à vue. On ne le libère même pas avec interdiction de quitter le territoire, bien que son implication n'ait pas été prouvée. Les enquêteurs ne disposent même pas d'aveux.

«Les enquêteurs disposent-ils des preuves criminelles contre vos autres clients?»

«Quand ils disposent de preuves, ce sont seulement des aveux. Rien d'autre. Les crimes qui leur sont reprochés ont été commis près de chez eux. Il est clair que ces hommes, leurs frères, leurs voisins, leur fils se sont trouvés mêlés aux groupes qui se sont formés. La police rafle une cinquantaine d'hommes par quartier et les accuse d'implication dans les meurtres de masse. La proximité de mes clients avec le lieu du crime fait d'eux des complices pour la police.

L'avocat d'Osh, avec qui nous entretenons, a souhaité garder son anonymat pour raisons de sécurité. Cependant, «Ferghana.Ru» a toutes les raisons de faire entièrement confiance à ses déclarations, avec lesquelles convergent d'autres témoignages. Les questions soulevées dans cet article nous paraissent d'importance majeure pour la société kirghize. De ce fait nous envoyons une copie de cet article à la Commission nationale d'enquête sur les évenements au sud du Kirghizstan, et à Roza Otunbaeva, président de la République.
Les enquêteurs disent : «Nous savons que tu y a étaist. Et si tu n'avoues pas, ton frère, ta mère, etc. se retrouvera ici demain.» Ils prennent toute la famille dans un premier temps, hommes, femmes, adolescents. Puis ils en laissent partir quatre pour n'en garder qu'un. L'Homme passe aux aveux pour qu'on libère ses proches.

Mais ceux qui ont tué ou se sont livrés à la violence ne sont plus là, ils sont partis. Et la police n'a pas d'autres preuves que des aveux.

Tous mes clients ont subi des violences physiques dans le cadre des enquêtes. Ils ont été violemment battus, on leur a mis des sacs plastique sur la tête. Et les défenseurs des droits de l'homme n'ont accès aux détenus qu'au bout de trois ou quatre jours, quand les gens sont à bout, ont subi des violences et on déjà avoué pour tout ce dont on les accusait.

Il n'ont aucun accès à la défense. Un homme, par exemple, a été enlevé pres de chez lui, en voiture, sans que l'on sache par qui. Sa famille n'a appris qu'au bout de trois jours que cette personne était en garde à vue. On ne me laisse toujours pas le voir. Les enquêteurs ignorent ma requête. Et cet homme est déja passé aux aveux, bien qu'il n'ait pas du tout participé aux événements. Il a cédé sous les coups.

Selon les lois kirghizes, les aveux sont-ils considerés comme des preuves par le tribunal?

Oui, c'est le cas chez nous. C'est pour cette raison qu'ils ne cherchent pas d'autres preuves. Qui avoue est coupable.

S'agit-il de détenus appartenant à l'ethnie ouzbeke ?

Oui.

Et des kirghizes sont-ils arretés pour leur participation aux émeutes?

Non, Je n'ai pas entendu d'en parlé. 90 pour cents des personnes arrêtées par la police (GUVD) appartiennent à l'etnie ouzbek.

Peut-être n'est -ce que votre expérience personnelle? Que disent les autres avocats?

Tout le monde est dans la même situation. Et nous ne portons pas plainte suite aux violences que subissent nos clients (coups, etc.) car nous sommes nous-même soumis à la pression . On nous menace. Les enquêteurs nous disent que si nous enregistrons les témoignages de violences dans les centres de détention et demandons des enquêtes pour abus de pouvoir, ils lanceront d'autres enquêtes judiciaires à l'encontre des membres de la famille du détenu. On nous propose cette alternative : soit vous ne portez pas plainte, soit toute la famille de votre clients se retrouva aussi derrière les barreaux.

Les enquêteurs, appartiennent-ils à l'ethnie kirghize?

Oui, tous.

Et sont-ils convaincus par avance de la culpabilité des kirghizes de l'ethnie ouzbek?

Oui, ils nous le disent. «Vous ne les ferez pas sortir, vous ne pouvez rien faire, vous n'êtes là que pour la forme». Et ils le disent ouvertement, pas dans leur cuisine mais dans un bâtiment administratif. En ma présence l'enquêteur a dit à mon client: «tu avais tout, tu n'étais pas content, et là, tu va avoir une autre vie!» Et ils me disent en leur présence qu'ils n'ont pas besoin d'avocat, que ce sont des assassins et que «c'est évident».

Si l'avocat appartient à l'ethnie kirghize, il subit les attaques des familles des victimes. «Pourquoi défend-tu des ouzbeks? Ce sont des assassins. Nous entendons cela non seulement des kirghizes de la rue, mais aussi de représentants des forces de l'ordre.

Parfois on baisse les bras. Tout semble perdu d'avance, tous les efforts déployés pour sauver les gens sont vains. Seuls 5 pour cent de tous les détenus sont liberés, avec interdiction quitter le territoire. Les autres restent en garde à vue. Les centres de détention sont saturés et d'ailleurs par des gens qui font partie de l'ethnie ouzbek.

Près du siège de la police (UVD) des femmes ouzbeks venues avec de la nourriture pour leurs enfants essuyent des coups. Dès qu'une femme ouzbek apparaît, quatre ou cinq femme kirghizes surgissent de nulle part et se jettent sur elle. Ils peuvent l'asperger de kerosène, la frapper, faire tomber la vaisselle et la nourriture qu'elle avait apportée. Tout cela se passe devant les bureaux de la police et aucun policier ne sort jamais pour prendre sa défense. Nous nous sommes adressés aux autorités compétentes, mais on nous dit d'abandonner nos plaintes. Et c'est tout, aucune autre suite.

Nous avons essayé d'interroger une femme peu après qu'elle avait été frappée. On lui demandé à quoi ressemblaient les attaquants. Et elle était en état de choc, d'hystérie, la nourriture éparpillée par terre. Comment aurait-elle pu se souvenir de ses assaillants? Ces femmes d'ethnie ouzbek ont peur de porter plainte, car elles sont sûres que cela se fera sentir sur les membres de leur famille en détention.

Au poste de police de Kara-Suu (RUVD) les provisions destinées aux personnes en garde à vue ne sont pas autorisées. Devant l'indignation des familles, la police a répondu: «vous n'avez qu'à payer. Pour de l'argent on peut tout faire passer. Ce n'est qu'après une rapide et menaçante montée du mécontentement que la police a accepté de transmettre la nourriture.

Human Rights Watch, organisation internationale de défense des droits de l'homme a publié un rapport dans lequel sont confirmées les paroles de l'avocat interviewé par «Fergana.Ru» : les arrestations arbitraires, les tortures, les attaques des femmes d'ethnie ouzbek, la prédominance des ouzbeks parmi les détenus. Les défenseurs des droits de l'homme citent des exemples et des chiffres précis qui témoignent de violations massives des droits de l'homme lors des enquêtes sur les événements de juin et demandent une accélération dans l'installation de forces de police internationales au Kirghizstan, dans l'espoir que cette mesure amènera les autorités locales à respecter la loi.
Qui est considéré comme victime dans ces affaires ?

Les Kirghizes, dont les maisons ont été incendiées. Ils sont considérés comme des victimes. Ou encore les membres de la famille de ceux qui ont été tués dans les quartiers ouzbeks, où les ouzbeks se défendaient. La famille de deux policier de GAI (police de la route nationale), la famille du médecin tué par des ouzbeks, ils sont tous reconnus victimes. Et pour un seul membre de la famille, 50 ou 100 personnes sont reconnues victimes.

Y-a-t-il des victimes ouzbeks, dont les maisons ont été incendiées et les membres de la famille tués?

Tout avocat que je suis, je n'ai pas entendu parler des cas où les ouzbeks auraient été reconnus victimes. Je n'ai probablement pas toutes les informations en mains.

Si on ouvrait des instructions sur des cas dans lesquels des Ouzbeks seraient les victimes, les gens pourraient croire à un travail d'enquête honnête. Mais ce qu'on nous dit aujourd'hui, c'est : d'abord nous arrêterons ceux qui ont tué les policiers, puis nous commencerons à poursuivre ceux qui sont repartis dans les montagnes... Ils disent vouloir commencer par nettoyer la ville. Et à Osh toutes les crimes ont été commis près des quartiers ouzbeks, dans les quartiers ouzbeks.

Nous disposons de nombreuses informations qui font état d'un nombre très importante de morts parmi les ouzbeks. Des gens ont été brûlés vifs dans leurs maisons, par 20, par 8. Nous avons en notre possession de nombreux témoignages enregistrés à propos des actes de torture commis sur des ouzbeks, mais je n'ai jamais entendu parler de l'ouverture d'une enquête sur ces faits.

Les cas dont vous occupez, arrivent-ils à leur conclusion?

Non. L'enquête n'a même pas commencé en fait, bien que mes clients soient en prison depuis plus d'un mois. Selon la loi, l'enquête doit durer moins de deux mois.

Les enquêteurs évoquent une surcharge de travail. Ils continuent à nettoyer les quartiers ouzbeks. Ceux qui devaient être arrêtés l'ont déja été mais ils continuent et en arrêtent d'autres, pour des motifs négligeables, pour demander des rançons.

Qu'entendez-vous par «des motifs négligeables»?

Les voisins d'un homme de 65 ans sont partis en laissant leur maison inhabitée. Pour éviter que les maraudeurs ne volent les appareils ménagers de valeur, comme le réfrigérateur ou le lave-linge, cet homme a emporté ce matériel chez lui pour les garder jusqu'au retour des propriétaires de la maison. Quand ils sont revenus, ils ont porté plainte contre leur voisin et une enquête judiciaire s'est ouverte. Mais si cet homme avait eu l'intention de voler, il aurait vendu son butin ou l'aurait transporté ailleurs. Mais il avait pris ces objets pour les sauvegarder.

Autre exemple, un homme a été arrêté pour ne pas avoir révélé à la police que son voisin possédait des armes. A quoi s'attendaient-ils ? A ce qu'un ouzbek aille porter plainte contre un autre ouzbek?

Quel est le prix demandé pour être libéré après avoir été arrêté «pour des motifs négligeables»?

Dans ces cas on peut obtenir sa libération pour mille ou deux mille dollars. Mais si la personne est accusée pour des faits plus graves, il devient plus difficile de s'offrir la liberté, les sommes demandées sont beaucoup plus importantes.

A Djalal-Abad, des kirghizes sont également incarcerés

Selon les sources de «Fergana.Ru», dans des centres de détention provisoire, on trouve des détenus appartenant à l'ethnie kirghize comme à celle des ouzbeks. Mais le pouvoir ne souhaite pas l'afficher, considérant qu'une telle information pourrait entraîner de nouvelles violences.

Dans le même temps, le silence du pouvoir sur les kirghizes détenus faît naître des rumeurs parmis les ouzbeks. Les gens sont persuadés que ce ne sont que des ouzbeks qui sont arrêtés et détenus. Mais, visiblement, les forces de l'ordre n'ont plus peur d'une éventuelle réaction de la part des ouzbeks.

Une chose est claire: l'administration du sud du Kirghizstan prend de facto une position unilatérale dans l'enquête sur les raisons et les conséquences du conflit inter-ethnique. Dans un pays où le système judiciaire, l'armée et la police sont composés uniquement de représentants de l'ethnie prédominante, les membres de l'ethnie ouzbek, en tant que la minorité, ont bien peu de chance face à la justice.

Par Maria Yanovskaya